Le site de Dangeil : découvertes et actualité de la recherche

Le 2 octobre dernier, Julie Anderson, conservatrice au British Museum, responsable des collections égyptiennes et soudanaises, venait donner une conférence à l’auditorium du Louvre afin d’y présenter le site de Dangeil et l’actualité de sa recherche.
Situé au Soudan, au sud de la cinquième cataracte, Dangeil fait l’objet de fouilles anglo-soudanaises depuis 2000. Il est occupé du VIIIe siècle avant J.-C. jusqu’à la période médiévale, ce qui explique la diversité des éléments qui y ont été retrouvés. Ont été entre autres mis au jour un temple du dieu Amon, des statues royales kouchites, un cimetière, des tombes datant de l’époque médiévale, mais aussi une grande structure circulaire.
Dangeil était notamment une importante ville royale kouchite, située au carrefour de routes commerciales de premier plan.

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Vue du site de Dangeil

Le temple

Le temple d’Amon de Dangeil a été rebâti sur un site pré-existant par les souverains Amanitoré et Natakamani, mère et fils corégnant sur le royaume de Méroé au Ier siècle après J.-C. La religion kouchite est très influencée par la religion égyptienne, mais est bien moins connue ; en effet, beaucoup de dieux sont issus du panthéon égyptien, mais l’on en sait très peu sur la manière dont les kouchites ont incorporé les dieux égyptiens au sein de leurs pratiques rituelles.
Les temples kouchites adoptent quant à eux le plan du temple égyptien, avec notamment une voie processionnelle marquée au niveau du péristyle. Ce lieu de culte, fait de matériaux divers (briques de terre crue ou cuite, mortiers de chaux et de terre, bois de palme, calcaire), portait un décor peint de vives couleurs, aujourd’hui peu visible.
La technique utilisée pour réaliser les tambours des colonnes des deux cours consistait en des quarts de cercles en brique assemblés. Afin de réaliser le décor de ces colonnes, elles étaient recouvertes de plâtre et enduites de chaux afin de créer un support lisse qui recevait ensuite les couleurs.
Grâce aux études des peintures, le décor peint de ce temple a pu être reconstitué ; il s’est alors avéré qu’il portait de chatoyantes couleurs. Il y avait notamment des scènes figuratives, où l’on a entre autres pu reconnaître des figures divines ou royales. Une frise de fleurs de lotus a par ailleurs été découverte lors des fouilles du portail ; il s’agit d’un des plus grands fragments de peinture kouchite hors contexte funéraire.
Dans le temenos du temple ont été retrouvées des structures destinées à cuisiner des offrandes dans le cadre du culte. Ont alors été mis au jour des fours, des amphores de stockage, ou encore des contenants à usage unique servant dans le cadre d’offrandes.

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Plan du temple d’Amon
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Tambour de colonne et ses quarts de cercle en brique
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Frise de fleurs de lotus

Les statues royales

Des statues de rois kouchites fragmentaires, plus ou moins anciennes, ont été retrouvées au sud du temple durant les campagnes de fouilles de 2007 et 2008. Les différents fragments étaient dispersés au sein d’une même zone, et les statues avaient été intentionnellement détruites au niveau de la tête, des cuisses, des chevilles, et parfois des bras.
Certains des souverains ont été identifiés grâce à des inscriptions subsistant sur leur pilier dorsal, ou par comparaison avec d’autres représentations. Ont ainsi pu être identifiés Taharqa (690-664 avant J.-C.), Senkamanisken (643-623 avant J.-C.)et Aspelta (593_568 avant J.-C.) ; une statue de femme pourrait peut-être figurer Amanitoré. Cette souveraine était à l’origine, avec son fils Natakamani, des travaux d’agrandissement du temple.
Ces statues étaient pour certaines peintes, comme celle de Senkamanisken : les ornements ainsi que le pagne et les sandales étaient plâtrés, puis dorés et peints. Aujourd’hui, seule subsiste la surface plus rugueuse facilitant l’adhésion du plâtre. À noter que ces statues avaient des tailles variées, dont la plus grande, celle de Taharqa, devait à l’origine mesurer entre 2,6 et 2,7 mètres de haut.
Dans d’autres temples soudanais ont été découvertes des caches, renfermant des groupes de statues de pharaons similaires ; on a ainsi retrouvé deux caches à Djebel Barkal, et une cache à Dokki Gel-Kerma. À Dokki Gel-Kerma, il s’agissait de sept statues, brisées en plus de cinquante fragments, qui ont été retrouvées dans un puits scellé à plus de trois mètres de profondeur.
Il n’y a apparemment à Dangeil pas de cache, et les fragments des statues ont été dispersés au sein de cet espace du temple après leur destruction rituelle. Différentes hypothèses ont alors été avancées concernant leur destruction. On a suggéré que les statues les plus anciennes venant peut-être d’une cache avaient été dérangées durant la destruction du temple méroïtique et mélangées avec les suivantes, que les statues les plus anciennes avaient été vénérées en même temps que les plus récentes et détruites en même temps, ou qu’elles avaient été amenées d’un autre site à un moment donné.
L’hypothèse la plus avancée est que la destruction pourrait être liée aux campagnes militaires de Psammétique II, qui serait descendu jusqu’à Dangeil ; elle pourrait être sinon liée à des querelles dynastiques internes.

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Statue d’Aspelta
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Tête d’une statue d’Aspelta
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Statue de Taharqa in situ

Le cimetière kouchite

Un cimetière datant de la période kouchite tardive a quant à lui été découvert en 2003 au nord-est du temple d’Amon. Les superstructures n’ont pas été retrouvées ; après l’entrée scellée de briques, une descenderie d’axe est-ouest menait à une chambre funéraire rectangulaire ou ovale alignée sur l’axe nord-sud. Environ 80 tombes ont été fouillées, contenant près de 170 individus.
Le nombre important de personnes inhumées est dû à la réutilisation successive de ces tombes sur une période étendue. Les restes humains, malheureusement pour beaucoup mal conservés, présentent une grande diversité : il s’agissait d’individus hommes ou femmes, allant du fœtus jusqu’à l’adulte âgé.
Généralement une à trois personnes étaient enterrées dans la tombe, majoritairement couchées sur le côté et la tête vers le sud (avec néanmoins des exceptions de personnes allongées, ou tournées vers le nord). Les ossements antérieurs étaient relégués sur les côtés de la tombe ou disséminés au sol.
La plupart de ces tombes ont été pillées dans l’antiquité, mais elles renfermaient des objets accompagnant le défunt, comme par exemples des boîtes ou encore des tasses.

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Le cimetière kouchite
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Coffret avec des yeux oudjat provenant du cimetière kouchite

Le cimetière médiéval

Une partie du temple à l’ouest du péristyle a servi de cimetière lors de sa dernière utilisation à la période médiévale, entre le XIe et le XIIIe siècle. Huit tombes intactes y ont en effet été retrouvées, abritant les dépouilles de femmes adultes et d’enfants.
Les défunts étaient inhumés dans des linceuls en laine, et ornés d’une grande quantité de bijoux. Ces bijoux étaient des bracelets, des bagues, des colliers, des ceintures de matériaux divers (cuivre, perles, coquilles d’œuf d’autruche, verroterie, pierre…). On a notamment retrouvé 70 bracelets en alliage de cuivre et 18 500 pierres.
À cette époque, la population est chrétienne, mais les bijoux, l’orientation des corps, la forme des tombes diffèrent de cette tradition.

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Cimetière médiéval
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Bijoux retrouvés

Le Kom G

Une structure circulaire, le Kom G, a été découverte sur le site très proche du temple. Il s’agit d’un bâtiment en dôme, fait de briques, mesurant 15 mètres de diamètre et s’élevant à quatre mètres, ce qui en fait la plus haute structure de Dangeil.
La fonction réelle de cette construction est encore inconnue. Il pourrait peut-être s’agir d’un silo, ou d’un lieu religieux autochtone. Un bâtiment semblable a été retrouvé à Wad ban Naga.

Préservation du site et information

Des travaux de préservation concernant le site de Dangeil ont été récemment menés. Un toit en zinc et en fibres de verre avec des poutres en acier a donc été construit sur le sanctuaire. Les panneaux en fibres de verre permettent au site d’être éclairé à la lumière naturelle. À l’avenir, l’ensemble du site pourrait être protégé, mais les moyens financiers nécessaires ne sont pas encore réunis. La conservation des peintures, réalisées sur du plâtre, a été effectuée quant à elle à l’automne 2018. Le site est également mis en avant auprès des habitants locaux par le biais de matériel informatif.

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Le sanctuaire après l’installation du toit

Bibliographie

n.d.a. : Toutes les ressources citées sont accessibles en ligne.

ANDERSON Julie, Statues de rois et de béliers : à Dangeil au Soudan, le temple d’Amon sort des sables, conférence du 2 octobre 2019 à l’auditorium du musée du Louvre.

ANDERSON Julie et SALAH eldin Mohammed Ahmed, « Dangeil 2010: Meroitic wall paintings unearthed and conservation strategies considered », Sudan and Nubia n°15, 2011.

ANDERSON Julie et SALAH eldin Mohammed Ahmed, « What are these doing above the Fifth Cataract ?!! Napatan royal statues at Dangeil », Sudan and Nubia n°13, 2009.

PIERI Anna, « The Kushite cemetery of Dangeil (WTC): preliminary analyses of the human remains », Sudan and Nubia n°18, 2014.

RILLY Claude, « L’autre terre des pharaons » et « Des temples dans la savane », Histoire et civilisations du Soudan de la préhistoire à nos jours, 2017.

http://www.qsap.org.qa/en/news.html : Qatar-Sudan Archaelogical Project (photos et nouveautés concernant le site)

https://www.metmuseum.org/toah/ht/04/afs.html et https://www.metmuseum.org/toah/ht/05/afs.html : Site du Metropolitan Museum of Art (pour une chronologie du Soudan de 1000 avant J.-C. jusqu’à 1, puis de 1 à 500 après J.-C.)

Images : articles cités, site du Qatar-Sudan Archaelogical Project, https://www.livescience.com/47306-nile-river-cemetery-discovered.html

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