You Want It Darker, un heureux testament ?

De caverneux accords de guitare basse, une annonce rythmée, la multiplicité de voix lointaines et la voix grave solitaire qui semble venir des profondeurs d’un temple…  You Want It Darker, premier titre de l’album éponyme, annonce par la volonté d’un ‘You’ supérieur, que le poète, auteur et interprète Leonard Cohen, se sent proche d’éteindre la flamme. Accompagné d’un large chœur masculin de la synagogue Shaar Hashomayim de sa ville d’origine, Montréal, Cohen annonçait par là son dernier album comme son ultime litanie, son testament musical autant que  littéraire et spirituel. 

Après des années de tournées, perçues alors comme des adieux à la scène, entre 2008 et 2013, Leonard Cohen rentrait à Los Angeles. Épuisé, éreinté physiquement, il semblait mettre un terme à sa carrière de chanteur après plus de 300 concerts tout autour du monde. Pourtant, encouragé par son fils Adam, Cohen enregistre chez lui, dans son salon transformé en studio pour lui éviter tout déplacement, huit titres entre avril 2015 et juin 2016.  Annoncé par le single éponyme, l’album You Want It Darker sort le 21 octobre 2016. Cet album apparaît très rapidement comme le dernier message de Cohen. Y sont réunis des musiciens et collaborateurs de longue date comme Pat Leonard ou Sharon Robinson. Tous travaillent avec une douceur grave à la mise en musique des textes du poète. Ses textes ont été, comme souvent chez Cohen, écrits, mûris, délaissés puis repris sur de longues périodes. Sur l’album, c’est “Treaty”, qui aurait été en gestation depuis les années 1990. Ainsi, à l’image de cette chanson, Leonard Cohen propose une reprise d’éléments familiers soignés, conjugués dans une musicalité profonde et solennelle. Comme une somme des réflexions du poète à la fin de sa vie, comme un dernier regard en arrière. 

A million candles burning for a help that never came /

You want it darker /

We kill the flame /

C’est dans un univers noir que s’introduit Leonard Cohen, un univers où le divin et la finitude poussent à la question et à l’accusation. Le visuel de l’album le place entre deux mondes ; un blanc, un noir, à la frontière, une fenêtre entre les deux. Et pour seul témoin le poète, ce voyant, reconnaissable par son costume et son chapeau qui le faisait osciller entre un “rabbin et un mafieux” d’après les mots de sa biographe Sylvie Simmons dans son ouvrage I’m Your Man.

Avec le premier titre You Want it Darker, l’introduction est sombre et au milieu de la noirceur retentissent les voix et les accords de basse. La voix unique de Cohen accepte de ne plus pouvoir décider et soumet la suite de son existence entièrement au bon vouloir d’une force supérieure. Il déclare sa présence à Dieu par “Hineni”, « je suis là » , mot hébreux prononcé par Abraham, Moïse, ces bibliques serviteurs. Chantés, répétés, psalmodiés, les vers de cette chanson prennent des allures de prière. D’ailleurs, les  “Magnified, sanctified, be thy holy name /Vilified, crucified, in the human frame” évoquent le Kaddish Yaton dit aussi Kaddish des Endeuillés, la prière juive récitée à la fin des offices. Le Kaddish malgré son nom, ne fait pas de mention du deuil ou de la mort. Il glorifie et célèbre le Seigneur exactement par ces mots “Magnified, sanctified”.  Cohen les met en contraste immédiatement avec la violence “du contexte humain” ( in the human frame). Il souligne par là la disponibilité des croyants à la volonté divine peu importe celle-ci (You Want It Darker”). La solitude de la voix n’est qu’apparente, accompagnée par le chœur masculin au refrain et aux reprises. Ces moments de communauté ne font que renforcer l’aspect de prière résignée de la chanson. La noirceur n’est pas solitaire, elle est multitude. Si You Want it Darker, par les profondeurs vocales, semble venir d’outre-tombe, elle est pourtant l’appel crépusculaire d’un homme vivant, à la limite du basculement. 

L’importance de la religion comme inspiration, métaphore, questionnement existentiel n’a pas besoin d’être détaillée chez Cohen. Il parvenait à ancrer le religieux avec l’amour profane, physique, extatique. Et il l’a fait bien souvent : comment ne pas citer Hallelujah? I know there’s a spiritual aspect to everybody’s life, whether they want to cop to it or not déclarait-t-il au New York Times en 2016. Sa spiritualité à lui était syncrétique, autant marquée par le judaïsme que par la pratique du bouddhisme Zen, que par une spiritualité amoureuse. 

Et justement, dans l’album, la contemplation du passé passe notamment par un regard vers ses amours, formulant la puissance du souvenir et de ce qui compte pour l’éternité. Dans Treaty, un ensemble à cordes, violons et violoncelles, accompagne le poète qui cherche à immortaliser cet amour (I wish there were a treaty / between your love and mine). Seulement illusoire, car l’album est teinté d’un renoncement heureux et apaisé qui vient avec la fin de vie. Avec On the Level, Leonard Cohen confirme qu’il tourne le dos à une aimée (I’ve turned my back on you).  Dans un arrangement qui lui est caractéristique (entre voix masculine accompagnée par des chanteuses aux accents très gospels pour les refrains), cette chanson de rupture fait appel à l’imagerie religieuse des anges et des démons (I turned my back on the devil / turned my back on the angels too) mais sans gravité. Le rythme est plus entraînant, presque dansant. Il en fait une chanson presque légère, avec sa mélodie au piano qui ancre cet équilibre. C’est une séparation mais elle porte une espérance. Très sensorielle, cette chanson évoque l’aimée par son parfum (Your crazy fragrance all around), la vue (Your secrets all in view) et les mouvements de la rupture, le dernier regard, le dos tourné… Dans ce morceau subsiste le souvenir des sensations, de l’émotion qui demeure et un apaisement trouvé. 

Ce thème du renoncement n’a pas toujours ces atours de légèreté. Il se conjugue à la réminiscence, à l’acceptation parfois au pardon. If I didn’t have your love est une ballade à couper le souffle. Un hymne crescendo se construit sur une mélodie à l’orgue Hammond et à la guitare, à laquelle s’ajoute un air au piano et de discrètes percussions. Pleine de douceur, de consolation, chaque vers est un souffle murmuré avec un intense abandon. Affirmatif et reconnaissant, Cohen livre une de ses plus sincères chansons d’amour, lui qui en a tant écrites. C’est sans doute parce que sa voix est celle d’un sage vieillard nous rappellant qu’un amour rend la vie « vraie” qu’on a envie de le croire (“If i did not have your love to make it real.). 

Le renoncement n’est pourtant pas une perte. Avec Leaving the Table, sa voix est  apaisée. Cette adresse ultime à l’être aimé est directe : If I ever loved you, Oh no, no / It’s a crying shame. Un mensonge que ne convainc personne. Cohen progresse dans la chanson, en acceptant ce qu’il lui reste, fait ses adieux. Comme un jeu, “I am leaving the table, I’m out the game”, le poète quitte sa vie et son amour en proclamant une rupture douce sans combat. Rien n’est oublié, Cohen prend pleinement possession de ce qu’il reste, sans violence, sans revendication. Juste avec paix; I know you can feel it / the sweetness restored.  Cette certitude s’établit en même temps qu’une mélodie à la guitare en réverb (un effet grave et résonnant des électriques). Infusée de références à la fin de vie, cette chanson ne fait pas exception à l’entièreté de l’album. Elle révèle un Cohen qui cherche à partir avec tranquillité. Steer Your Way conclut cette dernière création et encourage à la pérégrination à travers les ruines, après l’autel, après le centre commercial (Pass the ruins, the altar and the mall), mais plus justement, au-delà de la peine, au-delà de la vérité.  Cette composition se perçoit comme un encouragement de Leonard Cohen à toujours avancer, “steer” peut se traduire comme guider. À chaque fin de strophe, le “Year by year / Month by month / Day by day / Thoughts by thoughts” évoque un effort continuel. Profondément personnel, cet album laisse comme une conclusion raisonnée de son travail, ses créations, ses questions, sa foi, son personnage. C’est l’homme qui parle, chante, partage et doute. 

As I approach the end of my life, I have even less and less interest in examining what have got to be very superficial evaluations or opinions about the significance of one’s life or one’s work. I was never given to it when I was healthy, and I am less given to it now.

C’est ce qu’a déclaré Leonard Cohen en 2016. La volonté interprétative de n’importe quel écouteur ne sera donc jamais validée par Cohen. De fait, oubliez cet article. You Want It Darker est à écouter sans analyse précise, au mieux avec révérence, silence et souffle court. Les titres sont emprunts d’une puissance émotive qui est tout sauf larmoyante. On erre avec lui dans les derniers moments de sa vie. Entre acceptation, ultime questionnement du Divin, excuses et souvenirs, Cohen chante et célèbre ce qui lui reste et ce qui de lui restera. 

Le 7 novembre 2016, quelques semaines après la sortie de son ultime album, il décédait, confirmant immédiatement la valeur testamentaire de l’album. Trois ans après sa mort, le voilà de retour dans l’actualité musicale. Son fils Adam Cohen a annoncé la sortie d’un album posthume, prévu pour le 22 novembre. Cet album intitulé Thanks for the Dance trouve son origine dans des poèmes déclamés, des démos, des titres et des pistes instrumentales accumulés lorsque Cohen travaillait sur You Want It Darker. The Goal, un poème mis en musique, a servi d’annonce à cet album alors que la semaine dernière un nouveau titre sortait. Happens to the Heart se calque sur ce même schéma ; la voix rauque et vieillie de Cohen conjuguée à une instrumentale épurée confiée à d’anciens collaborateurs du chanteur, comme, à nouveau, Pat Leonard. Ces proches de Cohen sont réunis avec des noms très contemporains. D’Arcade Fire, le musicien Richard Reed Parry, Beck, qui livre une piste de guitare, ou encore le producteur et réalisateur Daniel Lanois. Tous livrent un travail puissant où le dépouillement est de mise laissant tout l’espace à la voix, grave et vivante. Assurément, une résurrection. 

 

Références et pour aller plus loin. 

  • Dans son Pop&Co, Rebecca Manzoni, chroniqueuse à la sagacité immortelle de France Inter revenait quelques jours après la mort de Cohen sur son hymne le plus célèbre et le plus repris. L’Hallelujah du maître est confronté à celui de Jeff Buckley. Une analyse profonde et comme toujours très juste qui laisse s’exprimer la musique. 
  • Un très élogieux article : la journaliste de Rolling Stone, Sophie Rosemont décrit avec précision l’effet de l’album et met en valeur sa signification en fin de carrière.
  • Rencontre publiée en Octobre 2016 avec David Remnick, un journaliste américain du magazine New Yorker. Très long et détaillé, l’article revient sur l’ensemble de la vie de Cohen à laquelle Remnick distille des réponses que le chanteur lui a confié l’année de sa mort à l’occasion de la sortie de l’album You Want It Darker.   
  • Article critique de Rolling Stone US qui annonce la sortie de l’album en revenant sur ses modalités de compositions et d’enregistrement. Laisse une place aux mots d’Adam Cohen. Informatif.

À paraître, Thanks for the Dance, Columbia/Sony Records, 2019. 

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