BD & Modernité

La notion de modernité est complexe et varie d’une période à une autre selon son domaine d’application. Plus que l’idée de modernité elle-même, c’est son évolution dans l’histoire de la bande-dessinée qu’interroge l’exposition « BD & Modernité » à l’Hôtel départemental des Arts, Centre d’Art du Var, à Toulon. Comment la perception du concept de modernité est-elle représentée dans la bande-dessinée depuis les années 50 ? Le parcours se divise selon trois axes de réflexion : « 1960, la modernité », « 1980, la nostalgie et le no future » et « 2000, la désillusion ».

La modernité au service de l’humain

Dans les années 60, scénaristes et dessinateurs s’attachent à créer des univers plus crédibles, au travers de situation plausibles et d’un environnement réaliste. La réalisation d’une bande-dessinée s’appuie désormais sur une documentation poussée et se sert de l’actualité comme terreau de création. E.P. Jacobs par exemple, créateur de Black et Mortimer, applique à cette période une grande minutie dans l’exécution : il reproduit de manière exacte et scientifique les vêtements de ses personnages, les modèles de voiture et les monuments qui composent le décor.

Cette rigueur scientifique de la représentation est parfois détournée par d’autres qui proposent leurs propres innovations, comme Franquin dans Spirou et Fantasio ou Modeste et Pompon. Il propose sa propre vision de la modernité avec toutes sortes d’avancées technologiques telles que des voitures autonomes, des drones et divers inventions mécaniques, le tout dans un style où la précision de l’objet a pour départ la réalité du monde environnant.

Nostalgie et no future

Cet optimisme s’essouffle peu à peu face aux dérives d’un monde contemporain où se succèdent diverses crises, où l’arrivée du sida côtoie la menace nucléaire et les crises économiques. En BD, cela se traduit par deux tendances différentes dans les années 80 : une forme de nostalgie pour les années 50 et 60, et une certaine violence liée au mouvement punk no future.

Margerin, Loustal et Avril dépeignent les sixties fantasmées d’une Amérique idéalisée, ou leur vision déformée par le temps du quotidien de leur enfance. Durant cette période, toute une partie de la jeunesse chine des vieux meubles des années 50 ou 60 pour meubler leurs intérieurs, et cela se ressent particulièrement dans les planches d’Avril.

Avril
François Avril, Soirs de Paris, éd. Humanoïdes Associés

Gauckler et Liberatore ont une approche plus sombre où le souvenir d’une époque révolue laisse place à l’angoisse d’un futur incertain et d’une société qui se tourne vers la violence.

Modernité déshumanisée

La perception de la modernité dans les années 2000 est ici portée par Bilal et Schuiten, et s’appuie notamment sur le fantasme de grandes villes détruites ou déshumanisées, dans un futur plus ou moins proche.

Bilal dessine dans Bug les grandes métropoles mondiales détruites, à l’arrêt, où l’idée même de modernité devient absurde quand les avions sont cloués au sol et que les téléphones n’émettent plus.

Bilal
Enki Bilal, Bug, éd. Casterman

Schuiten, lui, semble plus optimiste, il croit que la transition énergétique aura lieu. Sur ses planches Paris est détruite, oui, mais on a reconstruit par dessus. Témoin de catastrophes dont personne ne parle, la ville renaît, différente mais bien vivante.

Valérian visionnaire ?

Dans cette exposition où l’organisation spatiale reflète le parti pris chronologique du propos, la réflexion de Mézière (auteur de Laureline et Valérian) doit servir de passerelle. Le premier Valérian sort en 1963, et déjà la question de la montée des eaux y est abordée. La sortie récente du film Valérian confirme l’inscription de l’œuvre dans une réflexion de longue durée sur la modernité. Peut-être le rôle d’agents spatio-temporels confère-t-il à Valérian et Laureline un statut à part, comme s’ils étaient destinés à rester dans l’air du temps.

Cette exposition riche en planches originales réussit à questionner, à travers la bande-dessinée, l’idée que chaque époque se fait de la modernité, du progrès et des évolutions technologiques et sociales.


Informations pratiques

Hôtel départemental des Arts, Centre d’Art du Var, Toulon

L’exposition a lieu du 12 octobre 2019 au 15 décembre 2019, du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Entrée libre.


Jacques de Loustal, New York Miami, éd. Humanoïdes Associés

 

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