Jules Adler, un méconnu « peintre du peuple » au mahJ

2019 est décidément l’année de la redécouverte de la peinture de Jules Adler. Après le succès de la rétrospective à Dole, Évian puis à la Piscine de Roubaix, l’exposition voyage à Paris pour s’installer au musée d’art et d’histoire du Judaïsme jusqu’au 23 janvier 2020.

Au travers des grands moments de la vie d’Adler, elle met en lumière les thèmes récurrents de son œuvre : le quotidien des travailleurs, la mine, les rues de Paris et la peinture d’Histoire sociale. Partons à la découverte de ce peintre célébré en son temps, et oublié aujourd’hui.

Formation

L’exposition débute par les premières œuvres de Jules Adler. Né en 1865 dans une famille franc-comtoise de confession juive, il manifeste rapidement de grandes aptitudes pour le dessin. Dès 1882, la famille emménage à Paris et le jeune artiste s’inscrit bientôt aux Arts décoratifs, à l’Académie Julian puis aux Beaux-arts. Cette première salle mêle ainsi nus académiques, portraits de proches et carnets de dessins personnels.

Désireux de devenir peintre, Jules Adler se présente deux fois au prix de Rome, sans parvenir à le remporter. Il doit attendre 1892 pour connaître son premier véritable succès avec une commande représentant une expérience médicale contemporaine : La Transfusion du sang de chèvre par le docteur S.B. On peut y voir le docteur Samuel Bernheim proposant un nouveau traitement pour lutter contre la tuberculose. La jeune femme ne survivra pas à l’opération, mais cette tentative marquera un tournant dans le traitement de la maladie.

Jules Adler
Jules Adler, La Transfusion au sang de chèvre, 1892, huile sur toile, conservée à l’université Paris-Descartes. Crédits : Alain Leprince

« Peintre des humbles »

Le peuple ouvrier

Rapidement, Jules Adler abandonne ce type de sujet au profit de la représentation du quotidien de ses contemporains, une thématique qui lui assurera une grande popularité de son vivant. Le peintre a probablement été influencé par Émile Zola, et il participe d’ailleurs à la souscription de son monument aux morts en 1902. Ses sujets sur les travailleurs renvoient aux œuvres de l’écrivain, et le parallèle entre la figure de La Mère et celle de Gervaise dans l’Assommoir (1877) est évident. Chez Zola, Gervaise incarne la bonté broyée par le travail et la misère. Ici, une mère prend son enfant à bout de bras pour l’éloigner du père en arrière-plan, attablé avec un verre à la main en compagnie d’autres buveurs, dans un geste de protection.

Jules Adler, La Mère
Jules Adler, La Mère, 1899, huile sur toile, conservé au Muzeum Narodowe w Poznaniu. Crédits : Célia Bellache

Par ses thématiques récurrentes, Jules Adler reçoit le nom du « peintre des humbles » suite à la présentation de La soupe des pauvres en 1906. Ces sujets sont loin de provoquer le scandale, comme cela avait pu être le cas avec Zola. Au contraire, il est désormais en phase avec les valeurs prônées par la Troisième République et ses œuvres reçoivent un accueil des plus élogieux.

La mine

Exposition Jules Adler
Vue de l’exposition Jules Adler, crédits : Célia Bellache

Adler ne s’intéresse pas qu’aux travailleurs citadins, mais aussi aux mineurs de Belgique et il se rend sur place. De nouveau, l’influence de Zola est perceptible dans le traitement des personnages sans idéalisation ni misérabilisme. Ses dessins pris sur le vif et ses tableaux donnent lieu à l’une des œuvres les plus importantes d’Adler : La Grève au Creusot, présentée à la toute fin de l’exposition, dans un espace dédié.

La mine est traitée chez Jules Adler par le portrait de mineurs, seuls ou en groupe, et des paysages industriels. Il en devient presque impressionniste sur le tard, par le traitement en petites touches des fumées blanchâtres d’usines.

Exposition Jules Adler
Paysages industriels, crédits : Célia Bellache

14-18

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, Jules Adler est trop âgé pour être réquisitionné. Pour autant, comme tous les Français, il contribue à l’effort de guerre. Dès 1915, il crée avec sa femme une cantine pour les artistes nécessiteux, puis devient « artiste des armées » en 1917 pour se rendre à Verdun et dans l’usine d’armement de Ruelle en Charente.

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Le laissez-passer de Jules Adler à Verdun.   Crédits: Célia Bellache

Les combats n’intéressent pas Adler. Il représente la vie de l’arrière, les désastres de la guerre sur les Hommes et les paysages. Entravé par les difficultés techniques, il produit principalement des dessins, rapidement croqués sur le vif. C’est uniquement après la fin du conflit qu’il produit deux grandes toiles : La Mobilisation et l’Armistice.

Jules Adler
Dessin de réfugiés dans une cave pendant les bombardements sur Paris en 1916.          Crédits : Célia Bellache

« J’ai fait des tas de croquis car il ne fallait pas songer à autre chose. Eau sinon encre de Chine. Mes couleurs gelaient instantanément »

Jules Adler, 9 avril 1917

Rues de Paris 

Après que l’on ait descendu quelques marches, l’exposition s’ouvre sur un espace dédié à une thématique que l’on retrouve dans la majeure partie de l’œuvre d’Adler : la ville, et particulièrement les rues parisiennes.

Jules Adler a dix-sept ans lorsqu’il s’installe à Paris. Il habite dans le quartier de la République puis aux Batignolles. Là, il reproduit la vie quotidienne dans de multiples dessins et repère des modèles qu’il invite ensuite à poser dans son atelier. On y retrouve les modistes, des vendeurs sur le marché, des passants pressés. La majorité des toiles présentées surprennent par leurs dimensions, reproduisant des personnages en grandeur nature et renforçant la proximité avec les scènes de rue.

Adler traite principalement des foules en mouvement, et du mouvement tout court comme avec le tableau Les Fumées, qui montre les grilles au-dessus de la gare Saint-Lazare. Les locomotives et leur panache blanc vont fasciner les peintres et, lorsque l’on regarde le tableau d’Adler, on ne peut s’empêcher d’y voir une proximité avec Le chemin de fer de Manet. Même gare, mêmes enfants absorbés par le spectacle de la vapeur en contrebas. Pourtant, plus de quarante ans les séparent. On peut ainsi regretter que l’exposition ne présente aucune œuvre des prédécesseurs de Jules Adler quand celui-ci rejoint les recherches picturales et thématiques de cette époque. Zola, également contemporain de Manet et de Monet, n’appelait-il pas les artistes à « trouver la poésie des gares, comme leurs pères ont trouvé celle des forêts et des fleuves » ?

Scènes rurales

L’exposition quitte Paris pour la campagne : Adler s’éloigne de la peinture de son époque dans la représentation qu’il donne des sociétés rurales. De nouveau, il fait le choix de montrer les ressentis des personnages sans céder au pathos, ni au misérabilisme.

Cet espace met également en lumière un personnage récurrent des toiles d’Adler : la figure du « chemineau ». Vagabond qui va de ferme en ferme pour travailler, le chemineau est considéré au début du XXe siècle comme un potentiel voleur, voire un marginal dangereux. Chez Adler, il devient un homme libre et bienveillant. L’exposition propose ainsi un parallèle avec les figures du colporteur juif et du juif errant déjà croisées chez Courbet.

Jules Adler, un peintre d’Histoire ?

L’exposition se termine par une dernière salle présentant plusieurs toiles de grandes dimensions dont la Grève au Creusot. Elle interroge, assez justement, la place de Jules Adler dans la peinture d’Histoire grâce à ses formats imposants et par les sujets évoqués dont certains sont inspirés de faits réels qu’il a pu observer.

Malgré les révolutions picturales opérées par les nombreux courants comme l’impressionnisme ou le réalisme de Courbet, la peinture d’Histoire reste encore au début du XXe siècle le « grand genre » ; celui qui est le plus reconnu des institutions et le mieux présenté lors des salons artistiques. Elle s’identifie par ses grandes dimensions et ses sujets puisés dans l’Histoire évoquant aussi bien par la religion que la mythologie, tout comme les événements considérés comme importants.

La Grève au Creusot
Jules Adler, La Grève au Creusot, 1899, huile sur toile, conservée au musée des Beaux-Arts de Pau. Crédits : mahJ

Jules Adler, qui est un peintre issu d’une tradition académique suite à son passage à l’Académie Julian et aux Beaux-Arts, reprend les codes de la peinture d’Histoire pour l’appliquer aux luttes sociales qu’il a pu observer. Sa Grève au Creusot atteint ainsi de grandes dimensions : 2,31 m x 3,02 m. Aujourd’hui devenue une icône des luttes syndicales, elle représente l’une des quatre grèves survenues entre 1899 et 1900 dans une usine du Creusot (Saône-et-Loire) où travaillaient 9000 ouvriers. Après avoir assisté aux manifestations, Adler reconstitue ce tableau en atelier et le présente au Salon de 1900. Avec ces hommes, ces femmes et ces enfants tous mélangés, célébrant l’institution de leurs délégués syndicaux, Adler entend montrer la solidarité du monde ouvrier. Comme une allégorie, la figure féminine centrale avec le drapeau rouge n’est pas sans rappeler celle de La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix.

L’exposition se termine par un très beau tableau, celui d’une vue de Paris depuis la butte Montmartre en 1936. Le couple serait une vision de l’artiste et sa femme, et Adler fait le choix délibéré de ne pas représenter le Sacré-Cœur derrière eux, monument rappelant la répression policière lors de la Commune. La Tour Eiffel, symbole de modernité, n’apparaît pas non plus. Pour sa dernière grande toile exposée au Salon, Adler choisit de montrer la butte Montmartre comme un lieu hors du temps, propice à la contemplation. Et où demeure encore l’espoir de voir s’éloigner une nouvelle guerre…

Jules Adler
Jules Adler, Détails de Paris vus du Sacré-Coeur, 1936, conservé au Centre national des arts plastiques (Paris) et actuellement déposé au musée des Beaux-Arts de Dole

Conclusion

Bien que l’on puisse regretter la brièveté de l’espace consacré à la fin de vie de Jules Adler sous l’Occupation – l’artiste est dénoncé alors qu’il peint dans un jardin des Batignolles et n’évite la déportation que par une intervention extérieure, sans qu’il ne cesse de dessiner pendant cette période – la redécouverte de cet artiste bénéficie d’un cadre soigné et de cartels particulièrement intéressants. On apprécie le fait que l’exposition ne suive pas uniquement un parcours chronologique classique, mais s’attarde sur les grands thèmes qui irriguent l’œuvre d’Adler et grâce auxquels trottins, mineurs, pêcheurs, chemineaux, tout ce petit monde ouvrier et paysan du début du XXe siècle semble reprendre vie sous nos yeux.

Pour découvrir l’exposition « Jules Adler, peintre du peuple » rendez-vous au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (Paris) jusqu’au 23 janvier 2020. 

Commissaires : Amélie Lanvin, directrice du musée des Beaux-Arts de Dole ; Claire Decomps, conservatrice en chef chargée des collections historiques et des judaica au mahJ, assistée de Virginie Michel.


Envie d’en savoir plus ?

Le mahJ organise un cycle de rencontres, visites et conférences autour de l’artiste dont le point d’orgue sera l’organisation d’un colloque gratuit le dimanche 1er décembre 2019 dès 10h. Plus d’informations ici.

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