« L’église en ruines, signe de transcendance »

L’Aumônerie de l’École du Louvre démarre cette année un cycle de conférences portant sur la thématique des signes de transcendance. Premier invité et habitué des lieux [retrouvez ici le compte-rendu de sa conférence sur les églises parisiennes des XVIIe et XVIIIe siècles] , Mathieu Lours, professeur d’histoire de l’art et enseignant en histoire moderne et en histoire de l’architecture à l’université de Cergy-Pontoise, est venu parler d’églises en ruines : une ruine culturelle, spirituelle et civilisationnelle.


L’église en ruines n’est plus théoriquement une église car tout édifice de culte qui s’est effondré n’est plus consacré. Il faut alors reconstruire et reconsacrer mais la charge symbolique demeure : faut-il relever la ruine d’églises ? Elle permet notamment d’être un mémorial de l’enseignement de l’Église. C’est une question spirituelle et historique car la ruine s’inscrit dans un temps. Il y a eu plusieurs temps de dévastations d’églises, la fin de l’Empire Romain et les barbares sont une première phase. Les guerres de religions qui sont un choc avec une autre lecture du christianisme, en constituent la seconde en France. Puis les guerres mondiales frappent. La ruine peut aussi être accidentelle, elle traverse l’histoire au gré des incendies ou des effondrements.

La mémoire des ruines invisibles : les grandes invasions

Il y a un lien entre la ruine de l’église et la sauvagerie barbare dite non civilisée. La Rome chrétienne a été détruite en même temps que la Rome païenne ; et cette période nourrit la pensée des pères de l’Église. Tous les chroniqueurs médiévaux, au moment des invasions normandes, ont comme topos la destruction des églises. Il n’y a pas de traces matérielles des ruines du Moyen Âge qui sont fruits de conflits. Pour montrer l’atrocité de la guerre, l’idée est de renverser l’église est de créer un signe d’absence de civilisation. L’Occident est alors face au défi de l’église en ruines et l’idée est que la ruine de l’Église renvoie à un geste d’hostilité.

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Ms 156, f. 3 – De Tristibus Galliae carmen, Protestants détruisant le portail de la cathédrale Saint Jean de Lyon et pillant ses trésors
(Bibliothèque municipale de Lyon, Ms 156)

Les calvinistes vont considérer qu’une église catholique couverte d’images est un faux temple puisque du point de vue de la religion reformée, l’idole n’est pas acceptable. On ne peut pas rendre un culte à Dieu dans un temple couvert d’images. Par ailleurs, l’eucharistie, telle qu’elle est pensée par les catholiques, est mal perçue par les calvinistes : le seul autel véritable étant l’autel céleste, une simple table de communion est nécessaire selon eux. Puis, plusieurs types d’attaques surviennent dès lors que la politique s’en mêle. À ce titre, quand une ville non protestante est prise par les reformés, les idoles sont pieusement détruites. D’après les catholiques, des actes de scatologies sont relevés, et justifiés par les protestants comme un signe de désaccord profond… Les deux moments majeurs de pillages d’églises ont lieu en 1562 et en 1567. Parfois, il y a ruine définitive, notamment lors de la défaite militaire des protestants qui pratiquent le principe de « terre brûlée », une stratégie qui vise à éliminer les ressources de l’ennemi. Lorsqu’une ville est majoritairement protestante, il arrive très souvent de détuire pour récupérer des pierres et assurer ainsi la défense de la ville, comme c’est le cas à Castres. Ces édifices religieux, symboles des enjeux sociétaux de l’époque, ont par ailleurs été le sujet d’une production littéraire notamment par Ronsard et Du Bellay. À la suite des guerres de religion, d’autres problèmes se sont soulevés quant au traitement accordé à ces ruines marquées par les conflits.  Si les théories de conservation du XIXe siècle privilégient de les laisser tel quel, comme des mémoriaux mutilés des événements, on a favorisé dès 1598, avec l’Édit de Nantes qui proclame la tolérance religieuse, la réédification de certains édifices, signe de paix et du relévement à la fois matériel et spirituel des deux Églises.

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Église Saint-André d’Alet-les-Bains ©️ Mossot – Wikipédia

En 1567, les protestants sont majoritaires et décident de transformer en temple l’église Saint-André d’Alet-les-Bains (dans l’Aude) qui a survécu. La cathédrale romane tombe en ruines puis elle est prise pour cible durant les guerres. Il ne reste que l’abside et la tour Saint-Benoit. En 1620, quand l’évêque revient, elle est en ruines et le manque de moyens financiers ne permet pas de la reconstruire. Le réfectoire devient alors une cathédrale provisoire, tandis que la cathédrale véritable, mutilée, est un spectre de la puissance de l’évêque. En 1598, près de quinze diocèses sont dans cette situation de désoeuvrement.

 

Comment reconstruire ? La volonté générale à cette époque est d’effacer les ruines et deux choix s’offrent aux décideurs, reconstruire à l’identique ou de façon moderne. Henri IV fonde par exemple une caisse royale à Orléans pour reconstruire la cathédrale de la ville comme elle aurait du l’être. Malheureusement, le fait est que le style de restauration  ne concorde pas bien avec l’ancien bâti.  Citons également dans un autre choix de restauration, la cathédrale Saint-Just-Saint-Castor de Nice, dont on veut reconstruire la façade à l’identique en 1625. À Larchant, en Seine-et-Marne, la tour de l’église Saint-Mathurin s’effondre au XVIIe siècle à la suite du vandalisme. Une partie de la basilique reste en ruines et peut être interprétée comme un témoin de ce qu’elle a été à un moment de son histoire.

Avec la Révolution Française, le rapport avec l’église en ruines se transforme.

L’église en ruine, entre révolution et romantisme

La perception de l’église en ruine s’améliore à partir de 1720 lorsqu’on commence à construire de fausses ruines gothiques sous l’influence de la mode anglaise.

Dans le désert de Retz (Yvelines), un jardin anglo-chinois de la fin du XVIIIe siècle, demeure une ruine d’église couverte de lierre, dotée d’un pignon du XIIIe siècle et ornée de pseudo-gothique datant du XVIIIe siècle. Une chapelle du XIIIe siècle a été démolie sur ordre du propriétaire, qui a délibérément acheté une vieille abbaye pour reconstruire une ruine artificielle à son goût.

La révolution ne va jamais détruire une église dans un but de désacralisation, la raison est plutôt gestionnaire. Avec Talleyrand, les biens de l’Église sont à la disposition de la Nation, afin de renflouer la dette de l’État, et ainsi le statut foncier du pays évolue grandement :  20% du sol en ville change de main tandis qu’il oscille entre 10 et 12 % dans les campagnes. Par ailleurs, une constitution civile du clergé permet de garantir une rémunération par l’État. En 1790, cette constitution donne un type de ruines d’églises avec la suppression des ordres religieux puis en 1792 on ferme les maisons de regroupement. En deux ans, les abbayes sont hors d’usage et vendues. Parfois, l’abbatiale est reprise par les paroisses qui sauvent les ruines. En ville, la plupart des églises supprimées sont rachetées à des fins utilitaires ou pour une utilisation foncière de grande ampleur.

Dans certains cas, on ruine l’église pour éviter que la fonction religieuse ne nuise à sa son nouvel usage, comme c’est le cas à l’abbaye de Notre-Dane de Royaumont (Val d’Oise). Lotie pour plusieurs propriétaires puis détruite à la fin du XVIIIe siècle afin d’éviter un retour des moines, une filature de coton y est installée par la suite. Les matériaux revendus ont servi à lotir la Chaussée d’Antin à Paris. Cependant, on laisse un fragment de l’église dans le parc comme une chose esthétique relevant simplement du pittoresque. Au XIXe siècle, les religieuses de la Sainte-Croix de Bordeaux n’ont pas les moyens de refaire l’église et l’installent alors dans l’ancien réfectoire des moines.

L’abbaye d’Herivaux, près de Luzarches (Val d’Oise), comptait sept moines en 1792. Il y avait une église du XIIIe siècle et des bâtiments monastiques du XVIIIe siècle. En 1796, Benjamin Constant achète le tout et démolit les bâtiments abbatiaux. Il transforme celui des hôtes en bâtiment de plaisance. C’est un des premiers cas de composition de ruine pittoresque, où la sacralisation de la ruine échappe au religieux. Le rapport entre la ruine et la nature propre au romantisme allemand s’exporte en France dans les paysages et dans le contexte naturaliste.

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Abbaye de Chaalis à Fontaine-Chaalis ©️ Oise Tourisme

À l’abbaye de Chaalis (Oise), Madame de Travers fait conserver la chapelle abritant des fresques de Primatice puis fait arrêter la démolition de l’église et on laisse le croisillon nord ainsi qu’un bout du mur nord de la nef. Cela constitue une rêverie de parc à l’anglaise.

À l’abbaye d’Ourscamp (Oise), la scénographie de la ruine est très étudiée. L’acheteur commence à revendre les matériaux pour s’installer dans l’aile gauche et faire un bâtiment. En 1824, le nouveau propriétaire arrête les travaux de démolition. Il fait composer en ruine romantique en laissant pousser la végétation vers le haut et il demande de reconstruire des croisées d’ogive comme si elles n’étaient jamais tombées. Ce n’est pas une ruine spontanée mais une ruine étudiée, telles celles peintes par Turner.

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Collégiale Saint-Thomas-de-Cantorbéry à Crépy-en-Valois ©️ Crépy-en-Valois

Spirituellement, quand les moines se réinstallent au XIXe siècle, la renaissance religieuse doit précéder la renaissance architecturale. Les villes ont une nostalgie de leur « skyline » couronné du clocher. À Crépy-en-Valois, la mairie demande de s’arrêter au clocher lors de la démolition de la collégiale Saint-Thomas-de-Cantorbéry. Hélas, une autre partie s’est écroulée en 2019. À Soissons, l’abbatiale Saint-Jean-des-Vignes est passée en mains privées pendant la révolution avant d’être achetée intacte par l’évêque en 1815. Néanmoins, ce dernier la fait détruire pour amasser de l’argent bien que la mairie demande de garder les clochers. Beaucoup de ruines sont le produit de plusieurs décennies de démolition.

La ruine d’église au XIXe siècle ou la sacralisation de la mémoire

Il y a un rapport intéressant entre l’église en ruines et la nation car la première est  la mémoire des grands traumatismes de cette dernière notamment dans le cadre du grand choc des nations au XXe siècle.

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Notre-Dame-de-Brebières d’Albert ©️ Paul Hermans

La ruine d’église au XXe siècle dit le lien entre l’église et la nation au delà de la laïcité : la fonction est mémorielle au delà de la fonction religieuse. Dès septembre 1914, l’incendie de la cathédrale de Reims pose question. Qu’est-ce qui est détruit ? Un édifice qui est la propriété de l’État français. La propagande de guerre française est d’être une victime expiatoire, une remise au goût du jour de l’image des vandales goths et vikings. Il y a une guerre de propagande autour de l’idée que l’une ou l’autre nation conserve. La ruine de Reims, dont les bombardements allemands n’ont pas été assumés, est le lieu où s’opère en 1919 la réconciliation entre les catholiques et la République. Pour cimenter la nation dans l’épreuve, doit-on la laisser en ruines ? Le maire de Lyon, Edouard Herriot, veut en faire un mémorial de l’agression allemande. La mobilisation des catholiques a joué et il est décidé de la réparer pour qu’elle puisse accomplir son rôle. En 1937, la cathédrale de Reims est de nouveau inaugurée. Elle devient le creuset d’un nouveau lien entre l’Église et la nation alors que d’autres cathédrales ont autant souffert. L’image de l’église en ruines hante la France des années 1920 et impose le recueillement. La ruine de l’église incarne, dans les villages du nord de la France, une certaine nostalgie lorsqu’on construit nouvelle église. La basilique Notre-Dame de Brebières d’Albert (Somme) possédait en en haut du clocher une statue de la Vierge qui penchait. Il était dit que lorsqu’elle tomberait, la guerre s’arrêterait. Elle est tombée en novembre 1918.

Les églises deviennent lors de la Seconde Guerre Mondiale les lieux de témoignage de la barbarie nazie. Dans certains cas, en 1945, les églises sont reconstruites en laissant les séquelles, ce qui n’avait pas été le cas après la Grande Guerre. La ville de Saint-Lô, sous les bombes en 1944, voit son église du XIVe siècle mutilée. Elle n’avait pas grand intérêt pour les habitants mais en 1952 elle est reconstruite tout en laissant des traces de l’histoire. À Rouen, c’est l’inverse, on décide d’effacer tous les stigmates de la guerre présents sur la cathédrale.

L’église-mémorial du Kaiser-Wilhelm à Berlin est un mémorial de la guerre mais aussi de la paix en quelque sorte car elle incarne l’idée de la mort de l’Allemagne guerrière et la résurrection de l’Allemagne pacifique. En cela, elle répond à Coventry ,tous deux des lieux mémoriels qui deviennent des symboles d’une guerre qui ne sera pas oubliée et d’une paix qui se construit.

Au Japon, la cathédrale Notre-Dame d’Urakami à Nagasaki a été le point de mire de la bombe atomique. Le choix est de garder les ruines ainsi que le soubassement de la façade et de reconstruire la cathédrale presque à l’identique, trente mètres en arrière. Il y a 2 % de chrétiens au Japon mais elle est un emblème du bombardement atomique car, pour les japonais, les chrétiens ont payé les crimes du Japon. Le but est aussi de montrer aux occidentaux qu’ils ont tué des gens proches d’eux spirituellement.

Dans la France du XXIe siècle, la ruine est un état mouvant et passager. Dans tous les cas, la ruine est un état transitoire. Il y a un but d’apologie et d’esthétique. On peut rapprocher cela de l’incendie de Notre-Dame de Paris qui coïncide entre le spirituel et le sublime. Elle peut émouvoir et parler à l’entendement. Question mémorielle : que peut-on commémorer ? Pas une guerre, ni un attentat… Juste un incendie accidentel où il n’y a pas eu de morts.


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