L’antiekphrasis ou la littérature en tableau

Cet article est une tentative de développement d’un nouveau concept-outil de l’analyse picturale.

Pour bien comprendre la portée de ce travail, il faut d’abord voir ce qui est appelé « ekphrasis ».

L’ekphrasis

Pour donner une définition, nominale mais synthétique, l’ekphrasis peut être définie comme la description littéraire (textuelle du moins) d’une représentation picturale. C’est une description typique de la littérature française. Pour ne prendre qu’un exemple, Huysmans se livre à des ekphraseis raffinées à travers le personnage de Des Esseintes dans A rebours, notamment celle du retable d’Issenheim.

Ceci étant posé, pour bien voir ce que peut être l’antiekphrasis, il faut commencer par une définition négative.

L’ekphrasis pastiche

Nous distinguerons l’ekphrasis pastiche de l’antiekphrasis. L’ekphrasis pastiche consiste en une fausse description d’une représentation picturale, autrement dit, qui ne corrobore pas avec ce que représente le tableau. Pourquoi une telle distinction ? Car le préfixe « anti » entraine une ambiguïté terminologique que je préfère éliminer d’ores et déjà.

Autoportrait à l’oreille bandée, 1889, huile sur toile (60 × 49 cm)

Prenons un exemple, si je vous dis que ce qui est quand même émouvant devant l’Autoportrait de Van Gogh « ce sont ses deux oreilles, trônant fièrement de part et d’autre de son immense front plissé. » eh bien, je ne décrirai pas la réalité ce faisant. Van Gogh a bel et bien une oreille en moins sur ce tableau. J’ai opéré une ekphrasis, certes, mais pastichée. Ce procédé créatif n’est pas inintéressant, mais peut corrompre ce que nous entendons par antiekphrasis.

Maintenant, nous pouvons légitimement tenter la définition de ce concept.

L’antiekphrasis

En peu de termes, nous le définirons comme la représentation picturale d’une œuvre littéraire. C’est exactement l’inverse de l’ekphrasis, là où l’ekphrasis pastiche en est l’opposé. Ce procédé s’inscrit dans un champ pictural et non littéraire. A partir de là, nous sortons donc de mon domaine d’étude, toutefois, je vais tenter d’illustrer ce concept avec une analyse picturale, aussi pauvre soit-elle.

Mais, pour vous soumettre un exemple que je sais d’ores et déjà pertinent, prenons les illustrations des Fables de La Fontaine. Que ce soit avec Chauveau ou Chagall, les fables sont écrites pour être décrites. C’est le parachèvement de concrétisation du principe moral abstrait. Le premier recueil publié en 1668 comportait des gravures ; les Fables ne se pensent pas sans antiekphrasis.

« Le Renard et la Cigogne » Chauveau, gravure

Mais voilà une tentative plus audacieuse, celle de l’Autoportrait de P. Mignard. Un indice subtil nous mène vers l’antiekphrasis des Caractères de La Bruyère, faisant de ce tableau une représentation livresque.

Portrait de l’artiste, Mignard, 1690

Sur ce tableau, nous pouvons voir le peintre se peignant, dans ce qui pourrait être son atelier. Lorsque je le vis au Louvre, un détail avait retenu mon attention : un livre est posé sur la table. Voilà l’indice qui amène l’antiekphrasis, ce livre est un exemplaire des Caractères de La Bruyère. Dès lors, le tableau devient visible sous un nouveau jour. La multiplication des figures (avec le masque, le buste de femmes, les statues) contraste avec le regard impassible de Mignard. Cela peut être le regard du moraliste face à la multiplicité des passions (mœurs) qu’il peint. Le rideau soulevé qui cache en partie le tableau à l’arrière-plan est le voile que le peintre tire pour nous dévoiler la vérité. Par ailleurs, la scène céleste représentée dans le tableau enchâssé nous donne à penser cet infini prôné par La Bruyère et ses centaines de remarques, du moins sa quête d’exhaustivité. Mignard dévoile la profondeur d’une œuvre fragmentaire. Cette écriture fragmentaire se retrouve également dans les diagonales qui structurent le tableau et le rendent discontinu : d’abord, la partie à gauche du siège du peintre, puis ce dernier, enfin la table et le tableau. Je n’ai pas les connaissances suffisantes pour savoir qui sont précisément les statues ni ce qu’est le monument peint sur la table.

En somme, ces éléments sont des pistes d’interprétation, pas une certitude.

Portée de l’antiekphrasis

Si cependant cet outil est jugé utile, il fonde un pont entre le pictural et le textuel. Tout en sachant que pendant la période (littéraire) qui fut appelée le classicisme, se revendiquer « peintre » dans son écriture était un topos, cela nous permet de repenser l’illustration poétique. Les exemples ne manquent pas : La Fontaine, Molière, La Bruyère.

Deux siècles plus tard, Baudelaire, admirateur de La Bruyère, s’est lui-même revendiqué Peintre de la vie moderne. Baudelaire était un immense critique d’art, à vrai dire, avant 1857 et l’éclosion des tristement célèbres Fleurs du mal, il était reconnu comme un critique qui parlait comme nul autre de Delacroix, ou comme un traducteur (de Poe et Quincey).

Je me permets donc de semer des petites pistes et leurs implications. Si vous voulez trouver des antiekphrasis, cherchez-les chez les Classiques, chez les Romantiques, à une époque où l’Art n’était pas disloqué. Les relations entre peintre et écrivain sont également un bon indice (Courbet et Baudelaire par exemple, ou encore Michaux et Zao Wou-Ki).

L’intérêt principal que je vois en cet outil est une purification de l’analyse. Analyser une œuvre littéraire, c’est déployer un métalangage (la langue qui parle de la langue). Représentez une œuvre littéraire et voilà l’évaporation du sens condensée sur une toile. Toutefois, l’écueil principal reste la difficulté d’analyse qui est doublée, puisqu’il faudra une bonne connaissance littéraire et picturale. Je ne doute pas que certains en soient capables, bien au contraire.

Enfin, au risque d’enfoncer une porte ouverte, l’antiekphrasis doit être extensible à la sculpture, la poterie et à tous les arts plastiques. En revanche, pour ce qui est de la musique, j’avoue ne pas être certain du tout. Mon argument est simple : lire et regarder sont deux actions visuelles, tandis qu’écouter est une action sensible auditive. Peut-être que ce changement de nature rend impossible l’antiekphrasis, mais je n’en sais pas grand-chose. C’est un sujet à réfléchir.

En guise de conclusion

Nous finirons avec une réflexion terminologique. Le terme d’antiekphrasis est pour moi un signifié clair avec un signifiant ambiguë. Par conséquent, il faudrait une exigence de rigueur supplémentaire pour faire de ce concept un outil de recherche. Cela passe peut-être par une meilleure connaissance du grec pour trouver une préfixe plus explicite. Nous verrons bien. S’amuser à voir des lettres dans les images, c’est aller au principe de l’inspiration créatrice.

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