Mugler aux Beaux-Arts de Montréal : spectacle ou spectaculaire ?

Un créateur est arrivé au Musée des Beaux-Arts de Montréal pour la collection printemps-été : Thierry Mugler. Créateur est bien le nom, cet homme aux multiples talents a révolutionné à sa manière le monde de la mode, mettant son regard d’artiste autant pour la photographie que pour le design textile. Cette exposition qui se déroule du 2 mars au 8 septembre 2019 montre de nombreuses pièces haute couture, des costumes de scène et de la photographie. Un beau programme semble-t-il mais qu’elle est donc cette exposition ? Mode, photographie ou sculpture ?

Un Mugler, plusieurs visages

« Waouh » pourrait être le mot qui définit le mieux cette exposition. Dans le sens où le visiteur en prend plein les yeux avec de la musique, des lumières, des projections… Une scénographie qui fait voir grand, aussi grand que les créations de cet artiste. D’ailleurs qui était-il ?

Thierry Mugler est né le 21 décembre 1948 à Strasbourg. Il pratique le dessin, la danse classique et le théâtre. Il étudie l’architecture intérieure aux Arts Décoratifs de Strasbourg et s’installe à Paris en 1969. Il commence alors le stylisme et signe sa première collection en 1973. Par la suite, il ouvre sa première boutique et créé aussi pour les hommes. Dans les années 1980, il se passionne pour la photographie et publie un premier ouvrage en 1988. Il devient une personnalité importante dans le milieu de la mode. En 1992, il crée sa première collection haute couture et sort son premier parfum en collaboration avec Clarins. Les années 1990 sont une apogée dans sa création et le succès est de plus présents. Cependant, le créateur tire sa révérence en 2002. Il laisse sa maison de mode à d’autres couturiers pour se consacrer à différents projets. Il continue à créer des parfums jusqu’en 2013 où il commence à produire des spectacles sous le nom Manfred Thierry Mugler dont « Mugler Follies » à Paris et « The Wyld » à Berlin.

Un spectacle si spectaculaire ? 

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L’incandescence de Lady Macbeth par Michel Lemieux pour 4D Art Montréal.

 

Le monde du spectacle est très présent dans la création de Thierry Mugler et la première salle de l’exposition traite d’ailleurs de cet aspect. Une lumière sombre, de la musique, la projection de L’incandescence de Lady Macbeth de l’artiste québécois Michel Lemieux ainsi que des costumes provenant de la collection de la Comédie Française conservée au Centre National du Costume de Scène de Moulins mettent le visiteur dans une ambiance particulière. Des fac-similé de dessins préparatoires accompagnent le tout. Hélas, peu de personnes observent ces costumes venus d’outre-atlantique car l’attention est portée à la projection. Les fac-similé donnent un aspect de « faux » à l’ensemble, une manière de combler le mur par des couleurs plus claires. Les panneaux explicatifs donnent quelques informations mais on est vite perdu dans cette salle. Où est Mugler ?

La seconde salle répond à cette question mais n’aide pas à la compréhension de l’artiste. Elle se compose d’un podium où sont amassées des pièces provenant de collections diverses et variées qui est entouré de photographies. Comme conclusion, une projection d’extraits vidéos où des célébrités portent des tenues de l’artiste. Les photographies et les costumes ne semblent pas correspondre et les informations données se limitent à un cartel. De plus, les costumes présentés dans les extraits vidéo ne sont pas mentionnés dans l’exposition ou tout simplement pas présentés. Céline Dion chante très bien mais voir les vêtements dessinés par Mugler qu’elle portait aurait été mieux. Seule la présentation du costume porté par David Bowie semble compréhensible et constructive car la photographie se trouve juste en face de lui. On tourne la tête vers la droite puis vers la gauche pour essayer de comprendre la manière dont la pièce était portée et mise en valeur dans la photographie et l’univers du musicien. Mais pour le reste, aucune explication : photographies et costumes vivent seuls, isolés les uns des autres alors qu’ils se trouvent au sein de la même pièce.

Encore une fois, l’effet « wahou » prédomine. On observe les pièces plus spectaculaires les unes que les autres, au détriment de leur conservation. Avant de les exposer, des restaurations ont été subventionnées par Clarins, firme intime au couturier. Mais, d’autres restaurations pourraient être nécessaires à la fin de l’exposition à cause de la manière dont les oeuvres sont présentées : tissus, notamment résilles, en tension sur le mannequin ou encore peu d’espace entre le costume et le visiteur. Des contacts ont lieu, notamment lors de fortes affluences. Au moins le visiteur peut très bien voir, même sentir, les costumes présentés mais à quel prix ? Les pièces prêtées par le CNCS sont dans de bonnes conditions de conservation préventive mais les autres appartenant à des prêteurs différents ne le sont pas. On peut alors se demander si les conditions de présentation adéquates étaient mentionnées dans le contrat de prêt de l’institution française mais que dans les autres cet aspect étant plus léger, le musée en aurait profité pour jouer sur l’entertainement ? Lorsque l’on questionne un visiteur sur ce qu’il a pensé de cette exposition ses premiers mots sont « beau », « explosif », « spectaculaire ». Et lorsque la question suivante est si il a appris quelque chose la réponse est « non ».

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Pièce issue de la collection « Anniversaire des 20 ans », prêt-à-porter automne-hiver 1995-1996. Placée trop près des visiteurs qui effleurent les plumes et dont la résille subit aussi des tensions à cause du mannequinage.

 

Histoires oubliées, histoires non commentées

Une exposition se doit-elle alors d’apporter de la connaissance ou juste être un moment agréable ? L’exposition « Thierry Mugler : couturissime » est sans prise de tête : on observe, on admire, on expérimente. Le lieu se veut immersif avec des projections de lumières dans des pièces entières pour recréer un environnement, jouer avec les couleurs des pièces, créer des effets. C’est une très belle scénographie qui est proposée, pleine de ressources. Mais le lien entre les pièces n’est pas des plus compréhensibles et certaines nuisances sonores apparaissent. De nombreux sons et musiques accompagnent mais le dosage du volume n’étant pas bien réglé, certaines pièces subissent les échos des autres, créant alors un brouhaha.

 

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Salle immersive

 

Chaque partie de cette exposition nommée « acte » est un monde en soit et permet de voir de nombreuses facettes de l’univers de cet artiste. Mais là encore, le terme usité est « voir » et non « comprendre ». Quelques informations sont données dans les panneaux généraux de début de salle mais les cartels des oeuvres sont peu fournis et parfois erronés. Où se trouve le manteau de mousseline mentionné ? On repart plus avec des interrogations qu’avec des réponses. La frise chronologique apparait dans la troisième salle de l’exposition, un fait récurrent dans les expositions présentées actuellement au Canada. Cela n’est pas si embarrassant dans le sens où Thierry Mugler, souvent méconnu du « grand public » est appréhendé grâce aux deux premières pièces. Mais, hélas, cette frise intéressante qui aurait pu permettre de comprendre quel est le cheminement du couturier dans sa manière de créer n’est pas bien exploitée dans la suite de l’exposition.

 

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Vue du podium de la seconde salle

Cette exposition est un divertissement, elle met des étoiles dans les yeux mais rien dans la cervelle. Cette dernière phrase peut vous sembler dure et choquante mais peu de personnes seraient capables de vous donner des informations sur la manière dont Thierry Mugler crée après leur visite. Il faut cependant ne pas oublier le contexte nord-américain où souvent les musées cherchent le spectaculaire. Mais, il peut exister un juste milieu et des expositions consacrées à des couturiers peuvent faire cet effet « waouh » tout en donnant de la connaissance, tel était le cas de celle consacrée à Jean-Paul Gautier qui s’est tenue au Grand Palais en 2015. À Montréal, le contenu semble être relégué, on choisit la pièce pour son accord esthétique avec la scénographie et non pour son histoire. Dans quel contexte a-t-elle été conçue ? A-t-elle été portée par une célébrité ? Quel était l’état d’esprit du créateur pour cette collection ? Où en était-il dans son processus créatif ? Tant de questions affluent mais restent sans réponses.

Une publicité mensongère ?

Une visiteuse a fait la remarque que les costumes portés par Lady Gaga sont introuvables et ceux qui sont présentés sont dans l’« esprit » mais pas les mêmes alors qu’elle est utilisée pour la promotion de l’exposition. En effet, un extrait du clip « Paparazzi » est projeté dans la seconde salle de l’exposition tandis qu’un extrait du clip « Téléphone » est utilisé pour la campagne publicitaire de l’exposition diffusée dans le métro montréalais. Publicité mensongère ? On cherche à faire venir le visiteur qui paye un certain prix pour une exposition courte (compter moins de deux heures pour la faire).

 

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Dressed/Undressed, 1996, par Helmut Newton pour Vogue France. Collection « Les Gauchos », prêt-à-porter printemps-été 1997 par Thierry Mugler.

 

Le Musée des Beaux-Arts de Montréal est innovateur dans sa politique de médiation. Inclusif, il propose de nombreuses activités pour que chacun puisse trouver sa place au sein du musée. Mais ici, une coupure nette se forme et est des plus visibles à la fin de l’exposition lors du passage dans la boutique du musée où tout est onéreux. Un catalogue d’exposition, des cartes postales… Des visiteuses rient en voyant ces objets présentés à la vente « ce n’est pas pour nous » disent-elles. Le chic veut être de mise mais ne touche alors que les personnes ayant une catégorie spécifique de carte-bleue dans leur portefeuille. Le lieu semble alors hautain, déconnecté et ouvert à un certain type de population, ce type même qui se trouve dans les avis donnés sur la mode de manière générale : un monde ouvert à une certaine strate sociale aisée. En donnant peu d’informations sur les pièces de couture et les photographies exposées, les clefs de lecture ne sont donc pas transmises. De ce fait, ce monde semble toujours éloigné et cette boutique qui est la dernière étape de la visite et un passage obligatoire, met un point d’orgue sur l’incompréhension qui a pu naitre petit à petit : Thierry Mugler est un européen ne créant que pour les riches.

Une exposition de mode ?

Cette exposition est-elle une exposition de mode ? La réponse pourrait être oui mais on aurait plus tendance à dire qu’il s’agirait d’une exposition de sculpture dans un musée de beaux-arts. On s’extase devant les pièces créées dans des matériaux divers et variés mais on ne se les imagine pas portées ni vivantes. On les observe telle une sculpture d’art contemporain. Le contexte social n’est pas développé, la manière dont évolue la mode au moment de la création n’est pas indiquée. En quoi Thierry Mugler est-il novateur ? Quelles sont ses inspirations ? Encore d’autres questions sans réponses. Vous avez pu le comprendre, cette exposition n’est pas celle que l’on peut trouver en France et est à placer comme un moment de détente qui peut être agréable si il y a peu de visiteurs. Ne vous attendez pas à comprendre l’Oeuvre de Thierry Mugler mais juste à une ballade dans de belles salles.

Nota : cet article est écrit avec un oeil français forgé par la visite de nombreuses expositions européennes de mode. Cette expérience ici vécue et critiquée peut se comprendre comme une visite dans le système muséal nord-américain où le but est d’attirer la population qui paye des frais d’entrée élevés pour pouvoir voir de belles choses et dire « waouh » à chaque instant.

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