Le Théâtre-Musée Dalí à Figueres (3/3)

Une installation, un ready-made, une œuvre surréaliste… Le Théâtre-Musée Dalí a pris de nombreuses appellations. Et pour cause ! Comment définir un tel musée ? Peut-on l’appeler « musée » ? Ou est-ce une œuvre à part entière ? Ce qui est certain, c’est que Salvador Dalí, lorsqu’il a créé ce musée à son effigie, a pris le contrepied des tendances muséales de l’époque, pour nous offrir un spectacle haut en couleurs, à la hauteur de son génie et de sa folie.

 

Le modèle du White Cube

Depuis la première moitié du XXème siècle et encore aujourd’hui, un modèle régit les conventions d’exposition dans les galeries et musées d’Europe et des Etats-Unis : celui du « White Cube » (ou Cube Blanc). Cet archétype préconise un espace d’exposition sobre, aseptisé et dépouillé. Comme son nom l’indique, cela se traduit par des murs blancs, des espaces neutres, sans fioritures, sans décorations ou ornementations, des volumes architecturaux orthogonaux, une lumière diffuse et égale ou zénithale et des œuvres espacées les unes des autres. Les œuvres d’art sont ainsi isolées du monde par un écrin scénographique invisible qui cherche à les mettre en valeur.

 

Contenant vs contenu

Dans ce musée, Dalí prend le contrepied du modèle du White Cube. Il inverse la tendance en mettant l’accent sur le contenant (le musée en lui-même) et non le contenu (les œuvres exposées). Il disait que « l’œuvre ce n’est pas tant les œuvres qu’il contient que le musée lui-même comme un objet impérialiste et surréaliste ». Ici, Dalí crée un contenant puis, dans un second temps, le peuple avec ses créations. En effet, il n’accorde pas d’importance à l’authenticité des œuvres qu’il expose, pour lui, le succès de son musée ne sera pas dû aux œuvres « originales », au choix de ce qu’il exposera, mais au musée en lui-même pensé comme un « tout ». Salvador Dalí va donc jusqu’à imaginer un musée constitué uniquement de reproductions. Cependant, face à la déception de Franco quand il lui présente ce projet, il reviendra sur cette décision. Avec la collection de Gala, les cessions de l’Etat espagnol, les acquisitions de la fondation, le musée abrite finalement une collection exceptionnelle d’œuvres originales (seul le musée Dalí de St Petersburg en Floride peut rivaliser). Seules quelques reproductions persistent (la reproduction sur toile du Torero Hallucinogène de la Scène-Coupole ou la Persistance de la mémoire dans la chambre au premier étage par exemple). Dalí n’accorde pas d’importance au contenu de son musée, et la sélection des œuvres ressemble davantage à une course au spectaculaire et à de l’entassement qu’à un choix minutieux des œuvres pour leurs qualités.

 

Une installation

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Vue du patio
Source : http://www.yeude.fr/2015/10/dali-fait-son-musee-theatra.html
© Fundació Gala – Salvador Dalí

Si Salvador Dalí choisit de ne pas suivre les tendances muséales, ni d’appliquer les concepts que l’on retrouve à cette époque, c’est parce qu’il ne souhaite pas seulement créer un musée au sens où on l’entend : comme un bâtiment contenant et exposant au public des œuvres. Il souhaite faire de son musée « la plus grande œuvre surréaliste ». C’est-à-dire que toute la diversité dont regorge son musée doit laisser place à un bloc unique qui constitue une œuvre d’art totale. Dans cette œuvre, chaque élément est indissociable du reste (que ce soit l’architecture, les œuvres, la scénographie, les couleurs, l’éclairage etc.) et les œuvres qui y sont exposées perdent de leur individualité pour faire partie intégrante de ce « tout ». Cette œuvre peut donc être considérée comme une installation gigantesque. Dans cet art si particulier, l’installation emprunte aussi bien aux plastiques et à l’architecture qu’à la scénographie (mise en scène d’objets, de lumière et de son). La scénographie est très travaillée dans le musée Dalí, avec de nombreuses mises en scène (comme la présentation du décor de ballet « Labyrinthe » qui apparait derrière un immense rideau rouge, de manière très théâtrale), mais aussi avec de la lumière (dans l’ensemble du musée, Dalí joue avec la lumière et alterne entre pièces obscures à peine éclairées de spots et grandes salles aux éclairages naturels grâce à une coupole, une immense verrière, ou un ciel ouvert), ou encore avec du son (notamment avec le patio dans lequel on peut y écouter Tristan et Iseult, opéra réalisé en 1865 par Wagner).

 

Un Ready-Made

Dalí se plaisait également à définir son musée comme un « Ready-Made ». Dans un article de La Actualidad Española, il nous explique comment le musée a été créé, et emploie une image qui fait de « l’apparition » du musée un acte magique : « une bombe est tombée dans le parterre et le musée a surgi ». Dans ce même article il qualifie son musée de « ready-made ». C’est une notion qui a été inventé par Marcel Duchamp, artiste Dada, dans les années 1910. Dans le Larousse, le « ready-made » est défini comme un « objet manufacturé promu au rang d’objet d’art par le seul choix de l’artiste », c’est, en somme, une pièce que l’artiste trouve « already-made » c’est-à-dire déjà faite. C’est alors comme si le Théâtre-Musée était un objet que Dalí avait choisi puis placé là tout simplement. Quand bien même le Théâtre-Musée ne s’applique pas exactement à la définition d’un ready-made, c’est davantage l’idée générale qu’il faut en retenir. En cela, l’affirmation de Dalí nous conforte dans notre idée d’installation, d’œuvre d’art totale, ou de sculpture surréaliste.

 

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Vue de la coupole
Source : http://www.selected-property.fr/blog/nuit-au-musee-le-theatre-musee-dali-fete-son-40e-anniversaire/
© Fundació Gala – Salvador Dalí

 

Le refus d’un parcours cohérent

Capture d’écran 2019-06-26 à 01.00.56L’architecture n’est pas le seul élément qui prend le contre-pied de ce qui se fait habituellement. Depuis l’origine des musées au XVIIIème siècle, on organise les collections selon des parcours historiques ou chronologiques. Si cette présentation était ordonnée de telle sorte, c’était dans un but didactique, pour répondre aux missions pédagogiques que les musées s’étaient fixés. Les œuvres étaient donc rassemblées selon des critères disciplinaires, historiques,  ou géographiques… Depuis la fin des années 1990, différents musées proposent d’autres modes de présentation comme les accrochages thématiques ou des présentations comparatistes. Dalí, lui, se refuse à donner une cohérence, un parcours spécifique à son musée. Il rejette par-dessus tout un ordre chronologique qui montrerait ses influences puis l’évolution de son art. Influences et œuvres de diverses périodes de l’artiste se mélangent au gré des salles. Ces dernières sont tantôt thématiques (bien qu’il soit parfois difficile de distinguer les thèmes : il n’y a pas de titre de salle pour les indiquer, seulement des numéros sur les plans distribués à l’entrée du musée), tantôt comparatistes (et surtout sources de nouvelles associations, de nouvelles perceptions chez le visiteur). De même, le musée ne présente aucun cartel (petits textes explicatifs des œuvres), hormis quelques rares exceptions. Le spectateur se balade donc dans le musée, comme dans un labyrinthe, errant de salles en salles aux diverses ambiances, sans ordre logique, sans indications et sans explications. Le but de Dalí est ici de donner la priorité aux concepts et aux idées, de valoriser la dimension polysémique des œuvres et de voir au-delà de ce qu’offre l’historicisme chronologique. Le visiteur est livré à lui-même… Immergé dans l’univers fantasmagorique de Dalí doit faire sa propre expérience, choisir lui-même son parcours et interpréter les œuvres comme bon lui semble.

 

 

« Bien sûr qu’il existe d’autres mondes, c’est certain ;
mais comme je l’ai dit maintes fois,
ces mondes se trouvent dans le nôtre, ils résident sur la terre et, plus précisément,
au centre de la coupole du musée Dalí, où se tient tout entier le monde insoupçonné
et hallucinant du surréalisme ».
Salvador Dalí

 

 

 


PHOTOGRAPHIE PRINCIPALE :

Détail du Labyrinthe
Source : Antoni Pitxot, Montse Aguer, Théâtre-musée Dali de Figueres, Fundacio Gala-Salvador Dalí, Triangle Postal, 2005
© Jordi Puig, 2005 / Fundació Gala – Salvador Dalí

SOURCES :

  • BENARD Marion, Le Théâtre-Musée Dalí à Figueres, Focus sur les dispositifs de présentation de la salle Mae West, Mémoire d’étude de l’Ecole du Louvre, présenté sous la direction de Cécilia Hurley-Griener, 2018
  • GUARDIOLA ROVIRA Ramòn, Dalí y su museo, La obra que no quiso Bellas Artes, 
Figueres, Editora Empordanesa, S.A, 1984
  • NADEAU Maurice, Histoire du surréalisme, Paris, Club des éditeurs, 1958
  • PITXOT Antoni, AGUER I TEIXIDOR Montse, Théâtre-musée Dali de Figueres, Fundacio 
Gala-Salvador Dalí, Triangle Postal, 2005
  • TUSQUETS Óscar, Dalí y otros amigos, Barcelone, RqueR Editorial, 2003
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