Agoraphobic Traveller, l’inattendu artistique et humain du systématisme de Google Street View.

Note de l’autrice; pour plus de légèreté dans le texte les citations ont été laissées en langue anglaise, une traduction est disponible à la fin de l’article.

C’est d’abord l’atmosphère qui frappe, un ciel bleu, une lumière intense d’un soleil filtré par le sable, la poussière, les nuages. Un couleur vive, des nuances contrastantes accompagnent le coloris uni par une sorte de filtre argenté.  La puissance est ensuite renforcée par l’intérêt constructif de l’image; centrée, ordonnée, arrangée. Une force des ombres, des pans de murs colorés qui structurent ces tableaux vivants.


Pourtant aussi saisissantes que sont les images, elles découlent d’une capture d’écran et sont complètement dépendantes des prises de vue de la fameuse “Google Car” et ses quatre caméras 360°. Ces images sont le fruit dheures passées devant Street View comme réponse au stress et désarroi qui touchaient Jacqui Kenny à la suite d’un vide professionnel. Cette Néo-zélandaise, vivant à Londres, sortait alors peu de chez elle murée dans son agoraphobie, craignant de potentielles crises de panique. Elle commence à arpenter les rues anglaises par Google Maps puis est rapidement attirée par de plus exotiques contrées. Elle fait le choix de villages proches du désert, de rues vides, parfois délabrées, du Chili, les abords de villes du Kansas jusqu’aux Émirats Arabes Unis, avec par exemple sa très symétrique et diffusée course de chameaux, en plein désert. Ce sont des heures par jours passées devant l’ordinateur, jusqu’à plus de 18. Kenny annonce avoir saisi plus de 40 000 clichés qu’elle distille progressivement sur Instagram depuis Mai 2016. Kenny fait le choix de retoucher a minima ses photos. L’esthétique d’un vide épuré plaît. Son compte “Streetview.portraits” cumule plus de 109 000 abonnés.

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Jaqui Kenny devant le banc lumineux qui recréait son compte Instagram        Crédits © streetview.portraits sur Instagram

La qualité artistique des images a poussé une galerie new-yorkaise à sélectionner certains de ses clichés et à les présenter en septembre 2017. Fait marquant, Jacqui Kenny a fait le déplacement de Londres à New-York. Sa peur du confinement et l’anxiété générée par les espaces vides ont été vaincues temporairement pour rejoindre l’ouverture de l’exposition. Présentées dans la pénombre, les clichés choisis étaient disposés sur un banc lumineux qui semblait retracer un feed Instagram en nature. L’espace proposait aussi une immersion en réalité virtuelle grâce à des lunettes/casques où les visiteurs pouvaient retrouver les lieux préférés par la créatrice pour leurs couleurs, leurs moments, les effets. Si peut-être le cadrage était perdu, le dispositif permettaient de proprement rentrer dans les images. Un concept intéressant tant du point de vue de l’art pour sa puissance immersive que de celui de la numérisation géographique menée par Google.

 

En Octobre 2018, Kenny a collaboré avec le constructeur automobile Lexus pour une campagne de publicité à l’occasion de la sortie du modèle hybride UX. Depuis chez elle à Londres, elle a dirigé l’équipe de photographes sur place pour mettre en scène la voiture sur l’île de Lanzarote de l’archipel des Canaries. Plusieurs des lieux préférés choisis par la photographe elle-même ont servi pour placer le véhicule mais pas seulement. Toujours inspirée par ses clichés issus de Street View, l’artiste a guidé la voiture à travers l’île et ses paysages volcaniques très minéraux. Le véhicule équipé d’appareils photos placés à son bord et d’une caméra 360° permettait d’assurer la liaison entre Kenny et son équipe. Comme avec Street View, le temps changeant, la lumière inconstante sont des éléments qui ont régi les prises de vue. Le résultat est puissant, toujours très structuré et joue sur des contrastes de couleurs propres à l’esthétique développée par cette graphiste de formation. 

Kenny se définit comme « a Street View photographer, not a real world one.«  comme elle l’annonce au Webzine américain Engadeget. C’est ce médium qu’elle arpente en voyeuse et découvreuse moderne confrontant son handicapante anxiété. Pourtant, son moyen d’expression n’est pas des plus faciles; elle est confrontée souvent à des images surprenantes, violentes voire choquantes. Elle se refuse de partager celles-ci et se concentre sur l’efficacité esthétique des images. Elle avance sur les routes avec l’angle invariable des caméras, la prise de vue 360° et les visages floutés en déclarant apprécié ces étranges aspérités qui viennent avec l’utilisation de Street View; “Everything that gives it a bit of an otherworldly feel.”. De sa dépendance aux prises de vue Google, Kenny tire une force indéniable et parvient à unir esthétiquement toutes ses images saisies pourtant à travers le monde.

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Crédits © streetview.portraits sur Instagram

Ces sont des détails qui renforcent le pouvoir des images; des enfants courant derrière la Google Car, un homme ébloui de lumière sur son échelle devant un mur blanc qui fait ressortir les ombres passantes, une femme et son enfant avançant en Mongolie, derrière eux le soleil chauffant, filtré par la brume matinale. Parfois à la place de la brume, c’est la poussière que dérange dans son sillage la Google Car. Qu’elle soit blanche et révèle des chiens au Pérou ou qu’elle serve de ligne de fuite, elle participe au coloris de la scène, renforçant contrastes et lignes. Grâce à la lumière argentée, brillante et pourtant tamisée, Kenny parvient à faire ressortir les couleurs. Elle utilise la gamme chromatique existante de l’image pour la structurer, travailler le contraste ou simplement présenter des architectures colorées. Autant qu’elle valorise la construction géométrisée des images, l’inattendu est aussi parfois mis en avant. C’est par exemple un chien qui suit la Google Car sur plusieurs centaines de mètres, des enfants parfaitement alignés attendant le début d’une rencontre sportive en Bolivie ou des moutons qui investissent une station essence délabrée au Kirghizistan. Des ouvriers stoppés dans leur travail par le passage de la voiture qu’ils observent déjà s’éloigner marquent une temps très éphémère et soudain de “pose” d’un très grand naturel. Et c’est là qu’on trouve la grande émotion des images de Kenny; la normalité des attitudes, la surprise des corps occupés à des activités quotidiennes. C’est l’étonnant élément des images, prises à travers le monde, elles sont unies par leur profonde humanité. C’est l’individu, le travailleur, la mère, le vieillard, l’enfant qui sont montrés dans une spontanéité accoutumée. Spontanéité dont la rareté sur une plate forme aussi policée qu’Instagram est d’une grande fraîcheur.  

Jacqui Kenny a annoncé au début de l’année 2019 la publication d’un livre qui réunira ses clichés préférés. Il est vrai qu’avec l’autorisation de Google, à qui appartiennent les images, elle vend déjà sur son site quelques cartes postales. Les bénéfices des ventes sont reversés à la Brain and Behavior Research Foundation, une organisation internationale à but non lucratif qui travaille à la compréhension et la reconnaissance des troubles mentaux dont l’agoraphobie. Un livre serait pour Kenny un moyen de rendre hommage à la communauté qui est la sienne. “So many people, from all around the world, have shared their incredible stories with me, which in turn has really helped drive me forward and made me feel less alone with everything”  révèle le pouvoir fédérateur de l’initiative.  Sur son compte Instagram, Kenny a partagé quelques doubles pages qui composeront son ouvrage. Elle s’est replongée dans son dossier de 40 000 images à plusieurs reprises pour affiner sa sélection et retrouvant au passage certaines perles oubliés (“ some real gems that I had completely forgotten about.”). En tentant de réunir par paires des images prises dans des endroits complètement différents, Kenny poursuit sa découverte d’une sorte de monde parallèle construit pourtant éphémère, global et unique, empli de lumière et définit par l’ombre, révélé par l’appareil et exalté par l’oeil.


Traductions des citations:

  • So many people, from all around the world, have shared their incredible stories with me, which in turn has really helped drive me forward and made me feel less alone with everything ; Tant de gens, de partout dans le monde, ont partagé leurs histoires avec moi, ce qui en retour m’a aidé à aller de l’avant et à me faire sentir moins seule face à tout ça. 
  • « A Street view photographer, not a real world on »; un photographe de StreetView, pas [un photographe] du monde réel. 
  • Everything that gives it a bit of an otherworldly feel.”Tout ce qui lui [à la photo] donne un sentiment mystique. 
  • some real gems that I had completely forgotten about.”; De véritables diamants [comprendre « perles »] que j’avais complètement oublié. 

Pour aller plus loin 

  • Le compte Instagram et le site de Jacqui Kenny
  • La vidéo de la campagne publicitaire LEXUS qui fait intervenir Jacqui Kenny. Elle y décrit son processus de repérages et son lien avec l’équipe sur place. 
  • Dans sa série « SEARCH ON« , Google a interviewé la photographe. Cette série de courts documentaires met en avant des artistes qui ont utilisé certains aspects des technologies Google comme moyens de création artistique, aussi dans l’optique de questionner « the magic that happens at the intersection of tech and humanity« . Court et informatif. 

 

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