Picasso mis en scène au musée de l’armée

Dans le cadre de l’exposition « Picasso et la guerre », le musée de l’armée exhume une pièce écrite par Picasso sous l’Occupation : Le Désir attrapé par la queue. Celle-ci sera jouée jusqu’au 14 juillet, le samedi et le dimanche, à 12h30, 14h30 et 16h30.

Le Désir attrapé par la queue, ou le théâtre comme plat de résistance

L’œuvre littéraire de Picasso mérite d’être redécouverte. Dans le contexte de l’Occupation, sa pièce de théâtre surréaliste, énigmatiquement intitulée Le Désir attrapé par la queue, est écrite en trois jours, au cours de l’année 1941, et jouée pour la première fois en 1944, dans l’appartement de Michel Leiris, en hommage à leur ami Max Jacob, interné au camp de Drancy, où il devait trouver la mort, érigeant ainsi la pièce en véritable acte de résistance. Lors de cette représentation privée, Albert Camus se charge de la mise en scène, tandis que parmi les acteurs figurent notamment Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Raymond Queneau, ou encore Dora Maar. Dans l’assistance : Georges Braque, Georges Bataille, Jacques Lacan, Henri Michaux, Pierre Reverdy…

Le « risque déceptif » était donc important : toute nouvelle représentation de la pièce ne pouvait qu’être placée en comparaison avec cette mise en scène originelle et fantasmée dont aucun autre témoignage n’a été conservé qu’une photographie de groupe due à Brassaï figurant, peu de temps après la première représentation, une partie des participants réunie dans l’atelier de Picasso rue des Grands-Augustins.

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Brassaï, Répétition du Désir attrapé par la queue chez Picasso, 16 juin 1944, photographie, épreuve aux sels d’argent, 23 x 18 cm, BNF, Estampes et Photographie. Debout, de gauche à droite : Jacques Lacan, Cécile Eluard, Pierre Reverdy, Louise Leiris, Zanie Aubier, Picasso, Valentine Hugo, Simone de Beauvoir. Assis : Sartre, Albert Camus, Michel Leiris, Jean Aubier et Kazbek, le berger afghan de Picasso.

Il n’en est rien : la mise en scène de Thierry Harcourt détonne avec bonheur dans la salle Turenne dont les fresques sur-classiques sont mises à l’épreuve par cette pièce surréaliste. La résurrection de la pièce va de pair avec celle de ses anciens acteurs. Dans une mise en abyme virtuose, renouant avec le procédé du théâtre dans le théâtre, les acteurs ne se contentent pas de jouer les personnages de Picasso, mais vont jusqu’à endosser le rôle des premiers acteurs de la pièce au moment de la représentation originelle. Picasso en personne bondit sur la scène pour présenter ceux qui joueront avec lui sa propre pièce : Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et Raymond Queneau ! L’effet de surprise est réussi et particulièrement efficace par la ressemblance confondante des acteurs avec les personnages historiques qu’ils incarnent. La caricature est évitée de justesse. On pardonnera à Sartre son « jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’Occupation », petite phrase aussi inutilement provocatrice qu’en son temps qui ne manque pas de jeter un froid dans la salle.

Une guerre absurde pour une pièce surréaliste

Le nom des personnages de la pièce de Picasso donne le ton : le Gros pied, l’Oignon, la Tarte (Delphine Depardieu en Simone de Beauvoir fait une excellente tarte !), le Bout rond, l’Angoisse maigre… Autant d’étranges allégories faisant de cette pièce surréaliste une préfiguration du théâtre de l’absurde, Picasso remplaçant Breton et Soupault réfugiés aux Etats-Unis, tout en annonçant Ionesco et Beckett.

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Manuscrit du Désir attrapé par la queue

Drame insensé, hirsute, échevelé, capilotracté à l’extrême, il serait vain d’y chercher un sens univoque. Des récurrences émergent cependant. La pièce est marquée par la guerre, la privation, l’inconfort. La nourriture y est un thème obsédant. Le rationnement mène à la déraison. Les bouches salivent, s’agitent dans l’air, mastiquent dans le vide. Les ventres creux hurlent leurs gargouillis intestinaux, jusqu’à verser dans la scatologie. Dans ce bouillon épais se mêlent un banquet verbal rabelaisien et une liste de course perecquienne. Le bombardement du marché de Guernica sous-tend cette explosion alimentaire. Au moment où les hommes s’entre-dévorent, l’éveil de tous les appétits de la chair se manifeste, avec la libération des instincts du bas-ventre. Bref, il suffit d’une pièce de lard pour mettre l’art en pièces.

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