Un Paris – Londres musical au Musée de l’Histoire de l’Immigration

Préparez votre plus beau swing ou votre plus belle voix, la musique envahie le musée de l’histoire de l’immigration de Paris entre le 12 mars 2019 et le 5 janvier 2020. Ainsi, grâce à la production musicale des années 1950 à nos jours, l’exposition dresse le portrait d’une population urbaine grandissante, aux origines et opinions diverses. Cette production a été créée par des personnes qui le faisaient par passion et pour affirmer leurs convictions, n’imaginant pas les retentissements actuellement connus. Le propos de l’exposition se déploie sur trois « actes » suivant plus ou moins un ordre chronologique, faisant de Londres et Paris des villes aux histoires parallèles.

L’exposition commence au moment de la décolonisation de l’Algérie et la chute des empires coloniaux qui marque l’arrivée d’une population jeune en France et au Royaume-Uni. Avec eux, un son nouveau qui va vite devenir celui de la jeunesse de l’époque, une nouvelle tranche d’âge se crée. Mal vue par les générations précédentes, les babyboomers se retrouvent autour de la musique importée ou inspirée des États-Unis d’Amérique, écoutée en club (comme le Golf Drouot) ou encore lors de grands concerts de rock. Pour Martin Evans (un des commissaires de l’exposition), « l’espace est un thème majeur de l’exposition ». Premièrement ce sont deux villes qui sont mises en avant puis, ce sont les lieux de sociabilité qu’elles renferment. Cela passe par les cafés aux salons de coiffure mais aussi les boîtes de nuit qui participent à une révolution musicale.

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Vue d’une salle de l’exposition

Le ska a une grande importance à cette époque et pour Martin Evans, il « reflète l’optimisme de l’intégration de la Jamaïque ». Cette époque marquée par la société de consommation voit aussi l’émergence de figures issues du milieu ouvrier (comme les Beatles) ou de l’immigration. Ainsi Paris et Londres deviennent des foyers dynamiques, la musique qui y est produite est nouvelle mais a aussi des aspirations contestataires, comme par exemple le titre « Police on my back » des Equals. Ce groupe de pop militante aura certains de ses titres repris par The Clash. Certaines chansons mises aujourd’hui sous le feu des projecteurs sont peu connues par le « grand public » mais le sont par les « minorités » qui sont souvent des jeunes adultes. La recherche de liberté, la volonté de faire changer la politique et bouger les mentalités sont leurs plus grandes envies. C’est tout un univers qui est à redécouvrir en entrant par l’entrée discothèque. Des éléments d’archives et de l’art contemporain se répondent les uns les autres afin d’expliquer cet univers. Une manière aussi de comprendre la vision de ces événements d’il y a cinquante ans par des artistes d’aujourd’hui.

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Espace pour la programmation culturelle et Sans Titre d’Arman (1983)

Le visiteur, plongé dans cette époque d’effervescence, est guidé dans le deuxième chapitre de l’exposition consacrée à la représentation du studio musical à travers le studio de l’artiste. Outre ce jeu de mot, cette salle, bien qu’étant une bouffée d’air frais dans le rythme de l’exposition, un « pas de côté ». Nous pouvons nous demander alors la pertinence de celle-ci et la question se trouve dans la programmation culturelle autour de l’exposition. En effet, cet espace est aménagé pour recevoir des groupes et réaliser certaines activités. Rester au plus près de l’exposition pour garder l’ambiance qu’elle dégage tout en la rendant plus vivante que des œuvres exposées. Une importance est donnée à l’Oeuvre de Rose Eken (née en 1976), une artiste danoise dont le travail tourne autour de la musique et des instruments, que l’on retrouve tout au long de l’exposition.

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Vue de la vitrine consacrée à Don Letts

La dernière partie de l’exposition est consacrée à la période entre 1968 et la fin des années 1990, abordant le thème de la révolte. L’espace propose une présentation plus dense, rythmée et composée de petits espaces. Là où la première partie décrivait une société joyeuse, cette dernière dépeint des tensions qui sont nourries par le racisme et les inégalités sociales. La musique devient alors véritablement contestataire, plus frontale, décrivant la colère de la jeunesse. Face aux répressions policières, des styles musicaux comme le reggae ou le punk vont être de véritables outils de contestation d’une société gangrenée par le racisme. Des focus sont réalisés sur des moments-clés tel le Carnaval de Nothing Hill à Londres qui a débuté dans un lieu fermé avant d’envahir la rue en 1966, suivant l’évolution des techniques du son. Malgré cette colère latente, l’exposition nous décrit toutefois une époque dynamique, exaltée par la danse et un certain idéal d’acceptation de la différence. Don Letts dit d’ailleurs « vive la différence » lors d’une visite de l’exposition. Une vitrine est consacrée à cet artiste dont la vie a été bien remplie. Elle est composée de nombreux prêts provenant de sa part, « it was just in my home, I never put it in an exhibition before » (« C’était juste chez moi, je ne l’ai jamais déposé dans une exposition avant ») confie-t-il. Parmi ces artefacts, une pochette des Clash où il semble faire face aux policiers. La réalité étant qu’il était en train de partir et il s’amuse encore aujourd’hui de cela. Ces multiples artistes se côtoyaient entre-eux, faisant un bloc créatif pour un monde meilleur.

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Martin Evans (centre) et Don Letts (à droite) lors du vernissage de l’exposition
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Willy Vainqueur lors du vernissage de l’exposition

En France, c’est aussi la prise de parole de la jeunesse des cités qui exprime son malaise, comme avec les Béruriers noirs. Des mouvements de défense des immigrés naissent et les squats au nord de Paris sont un de leurs foyers. Puis, dans les années 1980, une autre vision peut être donnée par le biais de la mode, une certaine idéalisation dans un sens. L’exposition présente la robe réalisée par Jean-Paul Gautier en 1983 et portée par Catherine Ringer dans le clip « Marcia Bailla ». Tube à cette époque, la contestation se voit dans de multiples domaines plus ou moins fortunés. Dans les années 1990, le rap et le hiphop émergent et font une nouvelle scène musicale. Pour Willy Vainqueur, les « jeunes à travers le hip-hop ont trouvé de nouvelles valeurs ». C’est une manière de s’émanciper et de s’exprimer, un « lieu d’expression devenu très fort ». Les influences se nourrissent entre-elles et donnent des œuvres uniques. Dans le cadre de l’exposition, deux œuvres ont été commandées à Hervé di Rosa. « La fin du parcours n’est pas une fin mais un nouveau départ » pour les commissaires de l’exposition, les éléments ici exposés continuent à vivre dans les cœurs et les esprits, continuant à être le souffle de nouveaux combats et révoltes.

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Planète Paris 1962-1989 et Planète Londres 1962-1989 par Hervé di Rosa (2018-2019)

Pour conclure, cette exposition est un portrait un peu maladroit dans sa forme des jeunesses londoniennes et parisiennes. Bien que l’on puisse penser que l’immigration soit le thème central de l’exposition, nous pouvons avoir l’impression que la parole ne leur est pas vraiment donnée car les documents présentés sont en majorité issus de la presse et de la police, dans le cas des répressions policières du carnaval de Notting Hill, par exemple. Il faut alors posséder un esprit critique pour analyser, bien replacer ces expôts dans leur contexte pour comprendre le message qu’ils souhaitent porter. Toutefois, il ne faut pas oublier que cette exposition nous présente la musique de presque un demi-siècle et que c’est par elle que justement les populations immigrées et la jeunesse vont s’exprimer, leur redonnant presque une présence. Notons aussi que cette exposition, outre présenter une époque de manière différente, soulève aussi des sujets toujours d’actualité. La musique « adoucie les mœurs » mais elle les réveille ici.

Co-écrit avec Cloé Lenormand

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Burst par Paul Villinsky (2010-2019)
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