L’Algérie en photographie à l’Institut du monde arabe

L’Institut du monde arabe, l’IMA, dispose d’une antenne à Tourcoing près de Lille. Nichée dans une piscine désaffectée – encore une ! – elle présente un espace d’exposition temporaire, dédié jusqu’au 13 juillet 2019 à l’Algérie vue par la photographie de la fin du XIXe siècle aux témoignages contemporains des années 1990.

Particulièrement sobre, on aurait notamment aimé une carte de l’Algérie ainsi que des repères chronologiques, l’exposition construit un dialogue intéressant sur la vision de ces photographes, majoritairement européens, dans la construction d’un imaginaire algérien. La guerre d’indépendance y occupe également une grande place, entre propagande française et volonté pour ces photographes de saisir une société qui va bientôt être bouleversée.

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Vue de la première salle de l’exposition. Crédits: Célia Bellache

 

Jules-Gervais Courtellemont (1863-1931)

Après un panorama d’Alger par des photographes anonymes, le parcours de l’exposition se poursuit avec un premier espace monographique consacré à l’oeuvre de Jules-Gervais Courtellemont. L’exposition proposera ensuite un parcours chronologique jusqu’aux années 1990.

Courtelloment exerce en tant que photographe à la fin du XIXe siècle, au moment où la taille et le poids des appareils photographiques diminuent et permettent de les transporter plus aisément, notamment dans des régions difficiles d’accès.

C’est en 1874 qu’il s’installe en Algérie pour s’initier dès les années 1880 à la photographie. Devenu imprimeur-photographe, il crée la revue L’Algérie artistique et pittoresque, où ses photographies deviennent un support à part entière.

 

A cette revue collaboreront des auteurs célèbres comme Alphonse Daudet, Pierre Loti ou Guy de Maupassant témoignant ainsi de la renommée de Courtellemont en son temps.

Contemporaine de la conquête coloniale, la photographie va accompagner l’évolution des rapports entre colons et colonisés. Courtellemont se passionne notamment pour le sud algérien, une région désertique où peu de Français se rendent. Il se convertit ensuite à l’Islam et continuera de voyager jusqu’en Turquie et en Palestine.

Courtellemont
Jean-Gervais Courtellemont, Photographie du sud algérien, Crédits : Photothèque de l’IMA, Paris

 

Thérèse Rivière (1901-1970)

Après les photographes voyageurs comme Courtellemont, le troisième espace est consacré au début du XXe siècle qui voit apparaître l’émergence d’un nouvel usage de la photographie, cette fois dans le cadre d’une étude ethnologique.

Thérèse Rivière, qui vient d’être nommée à la tête du département Maghreb du musée ethnographique du Trocadéro, part en mission avec son homologue Germaine Tillion dans la région des Aurès en 1934. Elles y séjourneront presque sans interruption jusqu’en 1937.

Les Aurès sont alors un massif montagneux plutôt austère, frontalier avec la Tunisie et voisin de la Kabylie. Le travail photographique de Thérèse Rivière est particulièrement précieux car il recueille le témoignage de sociétés rurales qui entrent en contact dans les années 1930 avec les colons qui n’avaient jusque là que peu investis ces régions reculées de l’Algérie.

Thérèse Rivière
Thérèse Rivière, Zeribet el Oued, douar oued el Arab, marché. « Capotes et vestes militaires sont très prisées des Chaouïa », tirage argentique sur papier baryté, carte postale au dos, conservé au musée du quai Branly-Jacques Chirac

Parmi les nombreuses photographies encadrées sur les cimaises, l’une d’elles peut être retenue pour illustrer les échanges entre colons et colonisés qui intéressent particulièrement l’ethnologue. On y voit un groupe d’hommes chaouis (la population berbère des Aurès) achetant des surplus militaires de l’armée française sur un marché aurésien pour s’en faire des habits.

 

 

 

Germaine Tillion et Thérèse Rivière seront également très proches des sphères féminines, les suivant dans leurs travaux aux champs ainsi qu’à l’intérieur de leurs habitats.

 

L’exposition montre ainsi la grande diversité de l’oeuvre de Thérèse Rivière tout en la replaçant dans son contexte ethnologique. Si le sujet vous intéresse, sachez que la majeure partie du travail de Thérèse Rivière peut être observée gratuitement sur le site des collections numérisées du musée du quai-Branly.

 

Pierre Bourdieu

Alors que Thérèse Rivière se consacre aux sociétés rurales, il n’en sera pas de même pour Pierre Bourdieu qui dans son oeuvre photographique va davantage s’intéresser aux sociétés citadines.

Bourdieu, principalement connu pour ses essais de sociologie notamment sur la Kabylie, va photographier dans les années 1950-1960, une société algéroise en pleine mutation et notamment le quartier populaire de Bab el Oued en immortalisant de nombreux corps de métiers alors en activité : quincailliers, marchands de barbapapa…

 

Opposé à la colonisation française et la répression militaire, son oeuvre se situant en pleine guerre d’indépendance met en lumière ses opinions. L’exposition livre ainsi une transition avec la seconde partie de son parcours, consacrée à la guerre d’indépendance qui sera également une guerre d’images.

 

Une guerre d’images

Vue de l'exposition
Vue de l’exposition, crédits : Célia Bellache

 

Particulièrement bien documentée, cette partie de l’exposition présente trois photographes : Marc Garanger, Marc Riboud et Mohamed Kouaci ainsi que des œuvres anonymes.

Marc Garanger

Comme nombre de Français, Marc Garanger est appelé en Algérie entre 1960 et 1962. A la demande des autorités françaises, il réalise des portraits de femmes dans le but d’en faire ensuite des cartes d’identité.

Ces portraits sont particulièrement puissants de part le regard de défi de ses femmes obligées de retirer leur voile, sur fond blanc, cadrées à la manière des photographies des Indiens d’Amérique par Edward Sheriff Curtis (en haut, à droite).

 

Les photographies de Marc Garanger témoignent également de la réalité de la guerre d’indépendance et des situations terribles qu’elle va engendrer, comme cette famille envoyée en exil car suspectée d’avoir accueilli des partisans du FLN. Ils sont pris en photographie, juste avant de devoir quitter leur maison. Garanger photographiera également le sort des harkis.

Marc Garanger
Marc Garanger, Civils déportés, suspectés de collaboration avec le FLN, Ain Terzine. Crédits: Marc Garanger

Marc Riboud

Encore en activité, le photographe Marc Riboud est célèbre pour ses séries de photographies sur l’indépendance algérienne et notamment ses clichés percutants montrant les divisions au sein de la société entre partisan d’une Algérie française et soutiens à l’indépendance, notamment à Alger.

Marc Riboud
Marc Riboud, Alger 2 juin 1962. Crédits : Marc Riboud

C’est en 1962 qu’il se rend la première fois en Algérie, et immortalise ainsi le référendum du 1er juillet et les célébrations de l’indépendance dès le lendemain. Entre scènes de liesse et départ de Français d’Algérie, ses photographies mettent en exergue les différents sentiments éprouvés par la population.

 

 

Mohamed Kouaci

A la différence de Marc Garanger et Riboud, Mohamed Kouaci est le seul photographe algérien à couvrir la guerre d’indépendance. Son oeuvre permet d’équilibrer la vision des deux premiers photographes français, militaire et civil, et constitue donc un excellent choix de la part des commissaires d’exposition.

Né à Blida, il séjourne en France puis retourne en Algérie en 1958 où il intègre les services photographiques du gouvernement provisoire de l’indépendance sous la direction du FLN. Ne pouvant se rendre sur le front de guerre, il va photographier les réfugiés, les camps d’entraînement ainsi que les enfants dans le conflit.

Mohamed Kouaci
Crédits : Mohamed Kouaci

S’il montre des scènes similaires : liesse après l’élection de Ben Bella, mouvements de foule, murs citadins couverts de graffitis pour marquer des opinions politiques…, il met en valeur d’autres aspects comme l’engagement de femmes parmi les troupes du FLN.

 

 

Le récit de Bruno Boudjelal

La dernière partie de l’exposition est le récit en images et en mots de Bruno Boudjelal sur la découverte de ses origines algériennes. Abandonné à la naissance par son père algérien, élevé par sa mère française, il se met ensuite en quête de son origine paternelle en retournant en Algérie dans les années 1990 alors que le pays sera bientôt secoué par la décennie noire et les attentats terroristes.

Décousues, liminaires, chaotiques, comme le sont tous les souvenirs, ses photographies reflètent ses hésitations et ses doutes face à la découverte du pays de son père.

 

Les cimaises si sobres changent alors, et les photographies encadrées deviennent désormais un mur de collages de souvenirs, de portraits de famille et de photographies comme prises sur l’instant. Le travail de Boudjelal finit ainsi parfaitement cette exposition en montrant un autre regard – très intime cette fois – sur l’Algérie.

 

Conclusion

Cette belle exposition au propos développé et varié peut être visité en complément des œuvres présentées au musée de la Piscine dans le cadre de leur printemps algérien puisqu’il propose également un parcours photographique parmi ses collections permanentes.

Riche, documentée, avec un parcours clair et fluide, elle permet d’entrevoir toutes les manières dont la photographie participe à la construction d’un imaginaire algérien, entre fantasmes occidentaux de la fin du XIXe siècle, recherches ethnologiques, témoignages de guerre et souvenirs personnels.

A ne pas manquer !


L’Algérie en photographie, jusqu’au 13 juillet 2019

9 rue Gabriel Péri, 59200 TOURCOING


Pour compléter l’exposition

  • Rendez-vous sur les collections en ligne du musée du quai-Branly pour découvrir toutes les photographies prises par Thérèse Rivière et Germaine Tillion lors de leur mission de 1935 dans les Aurès.
  • L’indispensable catalogue de l’exposition Aurès 1937 qui revient sur le travail de Thérèse Rivière et présente certaines des photographies vues dans l’exposition.
  • Et les autres photographies de Marc Riboud sur l’Algérie sont disponibles sur son site personnel.

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