De Moussorgski à Erik Satie, histoire d’un mouvement passé sous silence

7 janvier 1839 : apparition de l’appareil photo. Il bouscule la peinture, qui se voulait jusqu’alors réaliste, en mettant en cause ses fondements : ne sert-elle qu’à décrire la réalité, ou nous transmet-elle plus qu’une information visuelle ? L’impressionnisme, nouveau genre pictural, tente de répondre à cette question. Le génial Impression, Soleil Levant de Claude Monet fait son apparition, un monde haut en couleur se dévoile. En peinture, l’impressionnisme se définit par des tons vifs, des jeux de lumières et des scènes de la vie quotidienne. Mais le mouvement musical analogue est bien moins connu. Découvrons son histoire.

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Claude Monet, impression, soleil levant Huile sur toile, 48×63 cm Musée Marmottan Monet

Les premières esquisses de l’impressionnisme musical arrivent très tôt, animées par un prodige nommé Moussorgski. Et le mot esquisse est bien choisi : ses musiques ne ressemblent guère à plus. Certains disent qu’ils auraient trop honte de montrer un travail si proche de l’ébauche, l’idée s’y trouvant à l’état brut. C’est pourtant le secret de la modernité de Moussorgski : son minimalisme. L’absence de détours. Voici comment Arthur Pouguin, lors d’un Essai historique sur la musique en Russie (1897), décrit sa musique :

« Cela n’a ni sens, ni couleur, ni forme, ni contour, on peut dire ni queue ni tête. Volontairement pas de plan, pas de conduite, des notes inscrites successivement et comme elles venaient, au cours d’une improvisation, sans aucune idée d’ensemble ou de cohésion. Ce sont là, non pas même des ébauches, mais des divagations bizarres, qu’aucun musicien digne de ce nom n’oserait livrer au public ».

On doit en partie l’apparition de l’impressionnisme à la peinture en tube – transportable partout. Le peintre l’utilise pure, sans faire de mélange, pour conserver la force des couleurs. De la même manière, en sauvegardant l’éclat initial de ses idées, Moussorgski conserve la « force de ses harmonies ». L’harmonie est l’art de l’enchaînement des accords entre eux, et définit aussi la superposition de notes appelée « accords ». Moussorgski l’utilise pour donner de la profondeur au morceau, au contraire de la mélodie. C’est donc dans son chef d’œuvre Tableaux d’une exposition en 1874 que l’impressionnisme musical montre ses premières couleurs.

Moussorgski, incompris par ses contemporains à cause de son génie visionnaire, meurt dans la misère et l’anonymat. Il faisait néanmoins partie du groupe des 5, qui avait pour objet de ranimer la musique russe engloutie par les techniques occidentales, à l’instar de son ami Rimski-Korsakov. Ses œuvres se feront connaître plus tard grâce à Ravel qui orchestre les Tableaux d’une Exposition, à l’aube du XXème siècle.

Mais si sa naissance a lieu à l’Est, le mouvement impressionniste imprègne aussi les réseaux occidentaux. On attribue à Liszt une virtuosité sans pareil, mais le définir ainsi serait mal le connaître. Il ne cherchait pas qu’à explorer les limites du clavier ou de la musique romantique. Certaines de ses œuvres moins connues amorcent l’époque moderne comme la Bagatelle sans tonalité sous l’influence de Bartok, ou définissent plus clairement les prémices de l’impressionnisme. Dès 1848, le morceau Au bord d’une source en porte quelques indices : on ressent la fugacité d’un instant, l’écoute plus visuelle que sonore. Les Nuages Gris, ou encore Jeux d’eau à la Villa d’Este, venant du 3ème recueil des Années de Pèlerinages en sont aussi de parfaits exemples, plus dépouillés et traduisant une impression de sérénité. On est alors en 1883, trois ans avant la mort du compositeur.

Sans transition, Debussy fait son entrée dans le monde de la musique. Déstructurée, innovante, intuitive et iconoclaste, son œuvre est sans pareil. Il est plus simple de le comparer à un peintre : les instruments sont ses pinceaux, les phrases musicales ses formes, les harmonies ses couleurs. Les peintres impressionnistes avaient pour habitude de faire des effets de matière en peinture, pour varier les textures. De la même manière, Debussy donne du relief à ses compositions en jouant avec les timbres de ses instruments, d’une délicatesse merveilleusement illustrée par Prélude à l’Après-midi d’un faune, édité en 1894. Il n’aimait pas l’étiquette d’impressionniste, et pourtant il en est le plus grand représentant. Les œuvres de Debussy ont la particularité fascinante de n’avoir aucune structure mais de sembler logiques, d’être imprévisibles sans jamais brusquer, elles décrivent plus qu’un paysage sonore : elles nous le font vivre comme une contemplation. Il en est de même avec les tableaux impressionnistes qui surpassent l’image photographiée pour en faire voir l’essence.

 

Certains suivent le mouvement au début du XXème siècle, comme Maurice Ravel. Il avait pour maître Gabriel Fauré, dont les improvisations étaient déjà très libres harmoniquement. L’école française nous livre alors un nouveau génie, à la musique tantôt flamboyante, comme son Concerto pour la main gauche (1930), tantôt très douce comme dans Jeux d’eau (1908). Cette dernière composition est particulièrement importante. Puisant ses sources dans les Jeux d’eau à la Ville d’Este de Liszt, puis dans les Jeux d’Eau de Debussy, elle devient la pierre angulaire de l’impressionnisme, affirme la personnalité musicale de Ravel et « est à l’origine de toutes les nouveautés pianistiques qu’on a voulu remarquer dans son œuvre. » (Ravel, Esquisse autobiographique, 1928).

En même temps que Ravel, un autre compositeur, dans l’ombre, construit le paysage de la musique impressionniste. Héritier caché du dépouillement de Moussorgski et des couleurs de Debussy, Erik Satie nous emporte vers de nouvelles sonorités avec ses Gymnopédies (1888), il nous berce de sa mélancolie et nous enchante de sa délicatesse. Quel artiste paradoxal ; un des plus écoutés par les jeunes aujourd’hui mais inconnu à son époque, entouré des plus grands tels que Picasso ou Stravinsky mais vivant dans la misère, alcoolique cynique aux œuvres mystiques teintées d’espérance.

Enfin, quelques autres œuvres ont marqué l’impressionnisme musical, comme l’Apprenti Sorcier de Paul Dukas en 1897.

Un des compositeurs les plus intéressants dérivés de ce mouvement est un de ses amis, Manuel de Falla. L’impressionnisme a alors achevé son chemin en Europe : de l’est à l’ouest, il naît en Russie et se finit en Espagne, dans des musiques imprégnées d’airs folkloriques, comme Nuit dans les jardins d’Espagne (1915).

On peut attribuer les dernières lueurs de l’impressionnisme à Olivier Messiaen (1908-1992), élève de Paul Dukas, dans ses préludes pour piano comme Un reflet dans le vent (1929). Mais bientôt son style prend son indépendance et Messiaen devient un artiste inclassable : entre moderne et contemporain, rythmes hindous et inspiration chrétienne, plain-chant grec et chants d’oiseaux. Comme en peinture, la guerre donne à l’Art une bien autre couleur. L’impressionnisme devient expressionisme, Debussy cède la place à Schonberg, jusqu’à ce que le jazz nous sauve.   

 

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