An Elephant Sitting Still ( Da Xiang Xi Di Er Zuo 大象席地而坐)  de Hu Bo

Sorti dans les salles françaises le 9 janvier dernier, An Elephant Sitting Still n’est pas un de ces films où l’ on se rend l’esprit libre. Avant même d’assister à la projection, on est confronté à une véritable légende naissante.

Alors que le film vient de recevoir le Golden Horse Award du meilleur film à Tapei, les détails d’un tournage éprouvant circulent. Celui-ci, dit-on, aurait provoqué la décision de son jeune réalisateur, Hu Bo, de se donner la mort à l’âge tragique de 29 ans. Face à cela, pouvons-nous, spectateurs, rester impassibles et impartiaux ? Non, car c’est un film maudit que l’on s’apprête à voir. Un drame extrinsèque teinte cette œuvre qui conjugue le paradoxe d’être à la fois un premier film et donc une promesse, et un ultime film, par conséquent un testament. Nous sommes conscients qu’il s’agit de l’œuvre complète de Hu Bo. Il ne filmera plus jamais. Ce point même est une tragédie qui pourrait nous conduire à voir le film sous le prisme unique d’un pessimisme mélancolique. Pourtant s’il reste une chose de cette projection, c’est cette foi en une lumière au bout du tunnel. Comme le souligne l’un des personnages, même si l’espoir dans la fuite relève le plus souvent d’une illusion, la vraie liberté consiste à y croire malgré tout. Hu Bo oppose à la brutalité aveugle du réel, la force de la sensibilité et de la poésie.

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Wang Yuwen ©️Dongchun Films

An Elephant Sitting Still suit la trajectoire de quatre individus qui, pris dans un engrenage fatal, acculés, se mettent à rêver à cet éléphant de Manzhouli, qui, dit-on, reste de tout temps assis en ignorant le monde. Hu Bo s’intéresse à ce qui a conduit ces personnages à un point de non retour. C’est un film sur la réaction des hommes face au monde et face à eux-mêmes. De nombreux gros plans où la caméra scrute la moindre variation se conjuguent à un usage abondant du flou encadrant les personnages. Le visage comme un paysage fait concurrence à l’inhumanité de l’environnement. La manière dont Hu Bo construit cet univers hostile, participe à se sentiment que quelque chose de monumental se déroule devant nos yeux. On comprend alors l’étendue de ce que les protagonistes affrontent. Le décor est simple, il s’agit d’une de ces villes  industrielles comme il y en a tant dans le Nord de la Chine : tentaculaires et pourtant paradoxalement vides. La ville se dresse comme une immensité grise. La palette de couleurs du film circonscrite à des choix froids et monochromes, fait ressortir la prégnance de ce béton emprisonnant et étouffant. Au sein de cet endroit où les bâtiments s’évanouissent dans ces variations de gris, les individus semblent errer comme dans des limbes labyrinthiques. Les personnages secondaires du film autour des protagonistes, membres de la famille ou figures de l’autorité, semblent se fondre dans cet environnement. Comme déjà passés de l’autre côté, ils cherchent à tuer la moindre étincelle de vie chez des êtres dont le cœur bat encore. En effet, tout au long du film court ce pouls, cette pulsion de vie, de survie qui anime les quatre héros de cette tragédie.

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Peng Yuchan ©️Dongchun Films

Hu Bo instaure une forme de rébellion dans ce  grand mécanisme implacable fait pour briser les hommes qu’est la société. Dans l’une des premières scènes qui introduit le personnage de Weibu incarné par Peng Yuchang, le jeune adolescent  se fait injurier par son père. Enfermé dans un espace très restreint, on perçoit son impuissance. D’entrée de jeu, le spectateur est frappé par la cruauté de ce qu’il voit. Cependant, pendant un instant, la caméra se rapproche, le regard se détourne de la conversation et l’interlocuteur disparaît ne laissant à l’écran que la trace d’une figure indistincte. Si le discours du père participe à la construction de cette prison mentale autour de son fils, ce discours ne le consume pas. Son esprit est toujours libre. Ce moment constitue une de ces premières petites touches de résistance qui gagneront en intensité au fil du récit. Cette montée en intensité est intelligemment construite. Il faut dire que la réalisation de Hu Bo est efficace. C’est un  film très dynamique au rythme effréné même si sa durée totale avoisine les quatre heures. Scotchée sur le siège, seule la fatigue du corps se fait sentir, l’esprit lui, est happé par la mise en scène qui multiplie des mouvements de caméra virtuoses. On se souvient ainsi de cette caméra effectuant un mouvement circulaire autour des protagonistes laissant entrevoir deux actions simultanément. On peut même voir dans ces audaces de mise en scène une forme de rébellion. A la puissance d’une société violente, on ne répond pas par le conformisme. Mais il convient de dire qu’on ne pourrait pas assimiler cette virtuosité esthétique à de l’esbroufe souvent reprochée à de jeunes réalisateurs. Car ces mouvements de caméra impressionnants anticipent et guident à travers des envolées ponctuelles cette fuite finale qui est sans doute la plus grande pulsion de vie. La fuite est un réflexe quasi animal d’un être vivant qui sent que la vie lui échappe mais aussi une preuve incontestable d’humanité quand elle est animée par l’espoir.

Ainsi,  sous une apparence âpre, le film de Hu Bo ne laisse pas ce goût amer propre aux films dépeignant avec gravité et réalisme la société. Mais, chose rare, tout en nous éveillant, nous permet encore de rêver.

Réalisateur
Hu Bo

Premier et dernier film d’un réalisateur qui a su malgré la brièveté de son œuvre créer un style et un univers riche. La séance se termine, le générique défile, la lumière se rallume et on se dit qu’on aurait aimé en voir plus mais comme le souligne le réalisateur chinois Wang Bing, An elephant sitting Still restera «  Un météore qui a traversé la nuit du cinéma. »

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