Interview Pierre Landau des Clés d’Euphonia

Après avoir assisté au premier concert de 2019 de l’ensemble des Clés d’Euphonia, nous avons eu l’occasion de rencontrer le président de l’association. Découvrez son interview alors que la billetterie, pour leurs prochains concerts, ouvre ce mercredi 3 avril.

 

1. Pouvez-vous vous présenter ?

  1. Je m’appelle Pierre Landau. Je suis violoniste, ai commencé le violon à l’âge de cinq ans. Et j’ai débuté la pratique orchestrale après le baccalauréat, parce que j’avais envie de continuer à faire de la musique, mais dans un cadre un peu nouveau, pas seulement via des cours avec un professeur particulier. Après une petite dizaine d’années dans différents orchestres amateurs parisiens, j’ai rejoint Les Clés d’Euphonia (www.cles-euphonia.com), orchestre symphonique créé en 2011 et basé à Vincennes.

2. Et quel est votre rôle au sein des Clés d’Euphonia ?

  1. Au sein de l’orchestre, j’ai d’abord commencé comme simple musicien. Au bout d’un certain nombre d’années, j’ai eu envie de rendre à l’orchestre tout ce qu’il m’apportait et donc je me suis investi en tant que bénévole dans l’association. Les tâches étaient diverses, depuis l’organisation de concerts en partenariat avec de nouvelles municipalités, jusqu’à la communication en amont des concerts, le recrutement de nouveaux musiciens. Je suis entré au sein du bureau, ai été pendant deux ans trésorier de l’association. Depuis quelques mois, j’en suis le président. C’est un bonheur de pouvoir rendre à l’association tout ce qu’elle m’a donné, et continue de me donner.

3. Vous avez parlé de recrutement ; quel est l’âge moyen des musiciens et comment se passe le recrutement ?

  1. Nous avons des musiciens dont l’âge est compris entre 18 et 40-45 ans en moyenne. A l’origine, les fondateurs de l’orchestre ont considéré que pour des musiciens amateurs d’un très bon niveau, il était souvent difficile de trouver un cadre dans lequel poursuivre une pratique musicale à la fois conviviale et exigeante, empreinte d’exigence et d’un souci de qualité. Nous avons, au sein de l’orchestre, différentes typologies de musiciens. Certains musiciens sont, comme moi, de jeunes professionnels (j’ai 35 ans), qui travaillent par ailleurs, souvent hors du monde de la musique, et qui ont envie de poursuivre une pratique musicale de haut niveau au sein d’un orchestre amateur.

    Nous avons par ailleurs des musiciens un peu plus jeunes, qui font des études de musique et qui, pour certains, se destinent à devenir professionnels. Notre première bassoniste est étudiante au CNSM (Conservatoire national supérieur de musique) à Paris. Ces musiciens viennent en quelque sorte se former à la pratique orchestrale ; il est assez naturel qu’après un certain nombre d’années ils nous quittent, parce qu’ils sont appelés naturellement à vivre de la musique, ce que nous n’avons pas vocation à leur proposer.

    C’est un orchestre amateur dans le sens où chaque musicien est bénévole et cotise à l’association. Nous cotisons tous pour jouer et il n’y a pas de différence de statut entre un musicien qui a un métier par ailleurs et un musicien qui souhaiterait devenir professionnel.

4. Pour le recrutement, en fonction de ce que vous jouez vous n’avez pas besoin du même nombre de musiciens. On le voit, certains musiciens rentrent plus tard durant le concert. Vous avez un nombre d’instruments nécessaire et vous organisez des auditions ?

  1. Par principe, le recrutement passe par une audition, quel que soit le niveau a priori du candidat. Nous ne cherchons pas seulement un niveau intrinsèque, mais aussi une volonté de s’intégrer dans un collectif, de jouer le jeu du collectif. C’est très important pour créer une bonne atmosphère et une cohésion au sein de l’orchestre. À chaque session, à chaque programme, nous réajustons les effectifs en fonction des besoins de l’œuvre. Nous avons un socle commun de musiciens qui restent avec nous à l’année longue et, ponctuellement, lorsqu’il faut pour un certain programme un quatrième trompettiste, nous organisons une audition pour le recruter !

5. Je vous ai découvert avec le thème de « 1918 ». Comment se fait le choix des thématiques de vos concerts ?

  1. Nous ne nous inscrivons pas toujours dans une thématique particulière. Il y a eu à Vincennes des manifestations pour commémorer le centenaire de la première guerre mondiale, donc nous avons saisi l’occasion. Il n’y avait aucune obligation, mais nous avons souhaité jouer le jeu de cette thématique afin de nous inscrire dans la saison culturelle de Vincennes. D’où le thème de la Première Guerre Mondiale pour les concerts de novembre 2018. En avril 2019, nous donnerons des concerts sur le thème de Roméo et Juliette dans le cadre de la manifestation culturelle « Shakespeare d’avril » à Vincennes.

    Les musiciens sont aussi consultés sur le choix des programmes. Une fois par an, nous demandons aux musiciens de nous indiquer les œuvres qu’ils auraient envie de jouer. Ensuite, il y a tout un travail de programmation, réalisé par une petite équipe au sein du bureau ainsi que la directrice musicale, de façon à concocter un programme qui soit d’abord jouable (pas techniquement trop difficile à jouer pour un orchestre comme le nôtre). Il faut aussi que le programme ne requiert pas un effectif trop important. Nous ne pourrions pas choisir un programme qui nécessiterait huit cors : nous ne saurions pas recruter huit cornistes et n’aurions pas assez de place pour les installer sur scène.

    Ensuite nous nous efforçons d’avoir des programmes relativement équilibrés. Nous évitons par exemple deux œuvres trop « massives », préférons plutôt une œuvre douce ou calme et une œuvre plus percutante, une ouverture ou une pièce courte et une pièce un peu plus longue. Les programmes doivent aussi être équilibrés du point de vue de l’effectif, afin d’éviter autant que possible que certains instrumentistes ne puissent jouer que la moitié du programme et soient obligés de quitter la scène pour le reste du concert.

    En prenant en compte ces critères, ainsi que le coût de location ou d’achat des partitions, nous construisons une proposition de programmation et les musiciens ont toujours le dernier mot ; nous leur proposons deux programmes entre lesquels ils votent.

6. Vous avez choisi d’interpréter l’ouverture de la Flûte enchantée, un opéra de Mozart. Est-ce que vous considéreriez faire intervenir des chanteurs à une autre occasion ?

  1. C’est quelque chose auquel nous réfléchissons. L’orchestre est un très jeune orchestre, qui vit sans subvention, donc avec des ressources nécessairement limitées. Mais nous réfléchissons à élargir notre champ d’intervention en travaillant, pourquoi pas, avec des danseurs, avec des chanteurs, un chœur. Nous aimerions aussi donner un ciné-concert, c’est-à-dire, accompagner un film en interprétant la musique originale. Le principe reste le concert symphonique, mais il y a mille manières de le décliner !

7. Vous avez parlé d’un projet de concert illustré, consacré à Petrouchka, de Stravinski. Qu’est-ce que vous entendez par « concert illustré » ?

  1. La plupart de nos concerts sont commentés ; c’est vraiment la marque de fabrique des Clés d’Euphonia. Via une approche pédagogique, une petite explication qui vise à donner des clés d’écoute, nous considérons que le public peut mieux apprécier une œuvre, mieux la comprendre. Pour le concert illustré, en plus des commentaires de notre chef d’orchestre, en général notre directrice musicale Laëtitia Trouvé, nous prévoyons de projeter des visuels sur un écran au fond de la salle. C’est ce que nous avions déjà fait lorsque nous avions joué l’an dernier les Tableaux d’une Exposition de Moussorgski, dans l’orchestration de Ravel. Les Tableaux d’une Exposition ont été inspirés à Moussorgski par des tableaux peints par un de ses amis, un peintre du nom de Victor Hartmann. Il était assez logique de donner à voir au public ces tableaux, pour autant qu’on les connaisse, puisque certains ont disparu.

    Nous procéderions de la même manière pour Petrouchka, en illustrant l’histoire de la marionnette avec un certain nombre de visuels qui seraient réalisé par une musicienne de l’orchestre, qui dessine déjà aujourd’hui les affiches de nos concerts.

8. Vous avez joué sous la direction d’un chef d’orchestre invité ce soir, qui a également expliqué les œuvres. Donc il faut qu’une relation se crée entre le chef d’orchestre et le public. Est-ce que cela rentre dans votre choix des chefs que vous invitez à diriger ?

Tout à fait, mais nous n’imposons rien. Ce que nous souhaitons conserver, quel que soit le chef d’orchestre invité, c’est une forme de médiation musicale. La médiation peut passer, ce que nous faisons traditionnellement, par un discours, un exposé du chef d’orchestre. Afin que cela ne soit pas académique, le chef d’orchestre s’appuie sur l’orchestre pour faire entendre des mélodies, un procédé d’orchestration, une sonorité particulière ou instrument rare. Mais la médiation peut prendre des formes tout à fait différentes. Un chef d’orchestre pourrait décider de ne pas parler, mais d’inviter des danseurs pour illustrer la musique.

9. Tous vos concerts sont gratuits ; quels sont vos soutiens ?

Les concerts sont en participation libre. Donc le public qui adhère au projet a la possibilité de donner à l’issue du concert ; c’est une source de revenus non négligeable même si l’entrée n’est pas payante. Notre deuxième source de revenus est constituée des cotisations des membres. Enfin, lorsque nous quittons notre « camp de base », notre résidence de Vincennes, où le public nous connaît, il est plus difficile d’organiser des concerts en participation libre. Dans ces cas-là, en Ile-de-France ou en région, nous tâchons de construire des partenariats avec des municipalités, à l’image de celui que nous avons conclu à Levallois pour cette session. Nous avons joué par le passé à Cergy, à Antony, à Igny, à Ivry, dans différentes communes de petite ou de grande couronne parisienne et dans ces cas-là, nous nouons un partenariat avec la municipalité. Le concert est gratuit, et la municipalité nous donne une petite somme qui nous permet de couvrir nos coûts, car l’orchestre est une association à but non lucratif.

10. Vous avez parlé d’un ciné-concert ; vous seriez donc ouverts à jouer des musiques peut-être plus connues de certains publics. Des musiques de films, de séries…

C’est quelque chose que nous avons déjà fait. Il y a quelques années, nous avons joué des musiques de films, notamment du John Williams, et nous avions donné en bis la musique de « Pirates des Caraïbes ». Nous avons aussi joué des créations contemporaines. Notre répertoire s’étend principalement du milieu du XIXe siècle, i.e. le grand répertoire symphonique, aux compositeurs français du début du XXe, comme Ravel ou Debussy, mais nous avons joué des œuvres de Prokoviev ou Stravinski et de la musique sud-américaine, plus dansante, faite de rythmes qui nous avaient beaucoup plus aussi.

11. Vous réalisez aussi des interventions dans les écoles. Pour vous, pour l’association, quel est l’intérêt principal de la musique classique pour les plus jeunes, qui la connaissent mal.

La musique, c’est d’abord un plaisir esthétique. Mais la conviction que nous avons, et qui explique le nom de l’association, les Clés d’Euphonia, c’est que ce n’est pas un plaisir dont il est facile de profiter au premier abord. Il faut éduquer l’oreille, à n’importe quel âge, notamment chez les plus jeunes, pour apprendre à entendre les différentes parties au sein de l’orchestre, les différents timbres d’instruments. Par ailleurs, je pense que la musique en orchestre est une très belle école du collectif. Dans un orchestre, à certains moments, certains musiciens ont le thème, jouent la mélodie et se mettent en avant ; d’autres les accompagnent, ponctuent leur discours. À d’autres moments, les rôles s’inversent, les musiciens qui portaient le thème se mettent en retrait, laissent la parole à d’autres. C’est une véritable école de l’écoute collective. L’orchestre apprend la patience et l’écoute. Les musiciens entendent de nouvelles choses, de nouveaux détails musicaux à chaque répétition, et c’est ce qui fait le sel de la pratique orchestrale.

12. Sur une note plus personnelle, quel est votre compositeur préféré et quel serait le morceau que vous rêveriez d’interpréter ou que vous avez déjà interprété ?

Je ne parlerai pas de compositeur préféré, mais de mes plus belles expériences musicales avec les Clés d’Euphonia. En commençant par la Cinquième symphonie de Beethoven, la fameuse symphonie du destin, que nous avions jouée dans une modeste salle du thermal de Royat en Auvergne à l’été 2012. Le public était tout à fait enthousiasmé par la proposition musicale que nous lui avions faite, et cela reste une très grande émotion sur le plan musical.

La deuxième expérience qui m’a beaucoup marqué est la valse de Ravel, oeuvre stupéfiante de puissance et d’expressivité, jouée il y a quelques années dans l’auditorium du conservatoire de Vincennes où vous avez entendu le concert de ce soir.

Credit photo : Les Clés d'Euphonia
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