« Invisibles » jusqu’au bout ?

Le 9 janvier dernier sortait en salle le film Les Invisibles, réalisé par Louis-Julien Petit. Le pitch ? Menacé de fermer parce que considéré comme trop accueillant un centre d’accueil de jour pour femmes sans domicile fixe outrepasse ses attributions et décide d’organiser des ateliers afin de les aider à se réinsérer.

Le film a été assez bien accueilli par la critique puisqu’il obtient un 3,6/5 de la presse sur Allociné, un 4,2/5 des spectateurs et un très honorable 7 sur le site SensCritique, connu pour sa sévérité. Pour avoir une idée de comparaison, Le Grand Bain, l’un des films les plus encensés de l’année a obtenu 4,1 de la presse, 3,9 des spectateurs et 7,1 sur SensCritique. Donc vous l’accorderez, les notes sont à peu près semblables. Pourtant, le premier film a réalisé 1 million d’entrées, alors que le second en a réalisé 4 millions.

De plus, alors que le Grand Bain, sorti le 24 octobre 2018, est encore projeté dans certaines salles aujourd’hui, notamment dans des chaînes comme MK2 ; Tandis que Les Invisibles, tout de même sorti trois mois plus tard, a très vite disparu des salles, et si vous voulez le voir aujourd’hui, il faut vous rendre dans des cinémas indépendants.

Nous l’avons vu, ce n’est pas la qualité des films qui est remise en cause, puisqu’ils sont notés sensiblement pareil par la critique. Pourtant le premier a été encensé et très récompensé, et le deuxième est totalement passé sous silence. Pourquoi ?

Il y a deux pistes à explorer quand à cette différence frappante. La première, non négligeable, est due aux moyens de production. Le Grand Bain est une production Canal, avec un casting exceptionnel, et un réalisateur de renom, Gilles Lellouche. Tandis que Les Invisibles n’est que le troisième film du réalisateur, produit par un studio également moins connu. Les actrices bien qu’ayant pour la plupart été primées et ayant quelques années d’expérience, il faut le reconnaître forment un ensemble bien moins prestigieux. Alors, certes, la différence de succès entre ces deux films, qu’on peut considérer de qualité égale selon la critique, pourrait être résumée à la simple différence de moyens de production. Mais si il y avait plus ?

Déjà, on peut noter, qu’outre le prestige du casting, il y a aussi une nette différence sur un point. Le casting du Grand Bain est essentiellement masculin. Les Invisibles, c’est l’inverse, il y a principalement des femmes, et seulement trois rôles masculins de moindre importance. Alors certes, tout de suite quand on évoque cet argument on pourrait croire que c’est de l’exagération et qu’il s’agit là d’arguments des fameuses féministes en colère.Mais une étude de grande envergure, sortie il y a tout juste un mois par l’INA, explique que les femmes dans l’audiovisuel représentent moins d’un tiers du temps de parole. Alors, est-ce juste une question de paranoïa ou est-ce que le film pourrait bien avoir été invisibilisé en raison de son casting presque exclusivement féminin ?

Ces deux films, tous deux plein d’espoir, véhiculent un message semblable : c’est parfois des situations improbables et totalement inattendues qui nous font reprendre confiance en nous et cette confiance est essentielle. Le Grand Bain en nous montrant de manière drôle que les hommes aussi peuvent faire de la natation synchronisée, et surtout peuvent réussir, s’inscrit dans la lignée des « Feel-good movies ». Il nous montre que finalement tout est possible si on y croit.

Pour Les Invisibles, ça n’est pas le cas, déjà parce qu’il lève le voile sur un sujet qu’on refuse d’aborder : les SDF. Lequel d’entre vous peut affirmer n’avoir jamais détourné le regard en croisant un SDF ou un mendiant dans la rue ? C’est un sujet qu’on refuse déjà de voir dans l’espace public, pourquoi irait-on en plus les voir au cinéma ?

En 2017, France Info parlait de 143 000 personnes sans domicile fixe, et l’INSEE établit que 40% d’entre eux sont des femmesLes Invisibles s’inscrit à la limite du documentaire, il n’y a que quatre actrices de formation, le reste des actrices sont des femmes qui ont vraiment vécu ou vivent encore dans la rue. De même, Audrey Lamy raconte dans les anecdotes de tournages que le réalisateur, Louis-Julien Petit, lui demandait souvent d’abandonner les dialogues pour que le film soit le plus naturel possible.

Enfin, ce film a un aspect documentaire parce qu’il donne une visibilité réelle au fonctionnement des centres d’accueil et d’hébergements. En effet, le centre d’accueil décrit dans le film, l’Envol, est un centre d’accueil de jour, ce qui signifie que dans la journée, les femmes sans abris peuvent y passer la journée, se doucher, laver leurs affaires, recharger leur portables… Mais elles ne peuvent pas y passer la nuit. Se pose donc la question de leur hébergement. La plupart des femmes qui fréquentent le foyer dorment sous tente sur un terrain abandonné à proximité.

On est mises en même temps que les gérantes du centre face à l’impuissance de pouvoir plus aider ces femmes. Parce que le rôle d’Audrey Lamy est de prendre rendez-vous pour ces femmes auprès d’assistantes sociales et de leur trouver des foyers d’hébergements, mais c’est tout ce qu’elles sont autorisées à faire, et une fois que la démarche est lancée elles n’ont plus le droit de suivre le dossier de ces femmes. Ces dernières sont elles-mêmes, en théorie, censées ne plus revenir au centre une fois qu’une démarche de réinsertion est enclenchée. Mais elles y reviennent, parce que bon gré mal gré, l’Envol est devenu leur foyer.

Dès le début du film, la décision du Conseil Régional ne tarde pas à tomber, le taux de réinsertion de l’Envol n’est pas assez bon, l’investissement n’est pas assez rentable, le centre a trois mois pour fermer. Les actrices Corinne Masiero, directrice du centre, et Audrey Lamy, éducatrices spécialisées décident donc de tenter le tout pour le tout en défiant toutes les règles. Les femmes sans abri sont logées dans les annexes du centre, et une stratégie de formation à différents métiers et de réadaptation à la vie professionnelle est mise en place. On voit par exemple comment une bénévole, Hélène, jouée par Noémie Lvovsky les entraîne aux entretiens d’embauche, ou comment Audrey Lamy transforme la moindre petite expérience vécue par ces femmes en un point positif sur leur CV.

Pendant un temps, l’utopie fonctionne, certaines d’entre elles décrochent des emplois, ou au moins des entretiens d’embauche. Mais la supercherie ne pouvait pas durer éternellement, parce que bien que pleine de bons sentiments, elle était contre le système, donc illégale. Mais ce que l’on retient de ce film, ce n’est pas une tentative illégale qui échoue. Ce sont des femmes à qui l’on avait tout pris et qui repartent la tête haute parce que même sans logement, même sans emploi, on leur a rendu leur dignité. C’est peut-être ce que l’on doit retenir de ce film, il est extraordinaire parce qu’il ramène les SDF, et surtout les femmes sans abri à leur rang d’humains. Et en cela, je pense que Les Invisibles s’inscrit aussi dans la lignée des « feel-good movies ».

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