Des femmes collectionneuses d’art : Peggy Guggenheim & Gertrude Stein

Le propriétaire type d’une collection d’art est à 73 % un homme qui affiche un niveau de diplôme plus élevé que la moyenne. La moitié réalise leur première acquisition entre 20 et 30 ans. La plupart vont exposer leur collection à leur domicile. On retrouve en premier des peintures, sculptures, photographies, dessins pour la majorité, et, plus rarement, des vidéos et installations. Les dix plus grands collectionneurs sont, aujourd’hui, dix hommes : David Geffen, Eli Brood ou encore François Pinault. Mais où sont les femmes ? Elles ne collectionnent pas ?

tableaux collec

Cet article sera consacré à deux collectionneuses d’art qui ont marqué l’histoire des avant-gardes : Peggy Guggenheim et Gertrude Stein.

La première est née en 1898 à New York où elle commence en autodidacte. Elle ouvre sa galerie à Londres, appelée « Guggenheim Jeune ». Elle voulait ainsi se différencier de son oncle, Salomon Guggenheim, aussi collectionneur. Elle encourage les artistes peu connus, novateurs. Peggy Guggenheim apprend l’histoire de l’art auprès de Duchamp et Cocteau qui resteront de fidèles conseillers. Elle achète beaucoup d’œuvres aux artistes qu’elle expose, comme Kandinsky ou Tanguy.

 

La période de la Seconde Guerre Mondiale sera tumultueuse pour Guggenheim. Grâce à son nom et sa nationalité américaine, elle met en place un réseau pour faire sortir de nombreux artistes vers les États-Unis. Pendant qu’elle obtient des faux papiers pour les artistes, elle cache sa collection d’art dans un château près de Vichy, puis au musée de Grenoble jusqu’en 1941. Peggy Guggenheim craignait une occupation de l’État français entier, elle devait changer sa collection de pays. Aidée par l’ambassadeur des États-Unis et par les artistes Jean Arp et André Breton, elle parvient à tout rapatrier dans son pays natal. Sans perdre de temps, en 1942, elle ouvre sa galerie Art of this Century à New York. Par le choix du nom elle tente une nouvelle fois de se distinguer de son oncle, qu’elle juge trop conservateur dans ses goûts esthétiques. Elle inaugure le lieu avec une exposition monographique de Paul Klee. Mais peu de temps après elle délaisse l’avant-garde européenne et se tourne vers les artistes de son pays. Elle s’intéresse notamment à Mark Rothko et Jackson Pollock qu’elle va beaucoup aider. En 1948, elle s’installe définitivement à Venise où elle tient son propre pavillon à la Biennale. Par la suite elle prend ses quartiers dans un petit palais où elle installe sa collection. Elle va prendre la décision, en 1951, de faire de son lieu de vie un lieu d’exposition mais aussi un lieu de visite pour le public. En effet, quelques salles privées seront fermées aux visiteurs et visiteuses. Cette résolution n’est en fait pas étonnant de la part de Peggy Guggenheim puisqu’elle voulait que sa collection la décrive et qu’elle vivait un personnage hautement excentrique.

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Peggy Guggenheim

Gertrude Stein est une autre femme collectionneuse d’art connue, beaucoup moins excentrique que Guggenheim, elle avait une approche différente de l’achat d’art.

Gertrude Stein (1874-1946) est écrivaine, poétesse, dramaturge, collectionneuse d’art et féministe. Née aux États-Unis elle passe néanmoins la majeure partie de sa vie en France. Elle étudie dans son pays la psychologie avec un intérêt porté à l’hystérie féminine. Elle arrive à Paris en 1904 où elle rejoint son frère Leo Stein arrivé depuis un an. Ils sont en plein bouillonnement artistique du quartier Montparnasse. Le duo Stein se caractérise par leur double collection d’art : Gertrude se place du côté de l’art moderne tandis que son frère reste plus traditionaliste. Elle devient vite l’une des plus grandes collectionneuses de la jeune génération de l’école de Paris du début du XXe siècle. En effet, entre 1905 et 1920 c’est près de 600 tableaux qui passent entre ses mains. Leo et Gertrude font connaître leur lieu de vie comme lieu de rencontre et de discussion artistique. C’est là où tous les artistes veulent aller et faire avancer les pensées des avant-gardes. Elle est présente à la fois dans les sphères artistiques plastiques et littéraires. C’est dans ce cadre-là qu’elle baptisera les jeunes écrivains comme Francis Scott Fitzgerald ou Ernest Hemingway de los generation. En parallèle, Gertrude Stein fut l’un des plus grands soutiens de Picasso. Il a d’ailleurs peint son portrait, pour lequel il a exigé une centaine de séances de poses. Il voulait saisir sa personnalité plus que son aspect. À la réception, hormis l’artiste et son modèle, personne n’apprécie le tableau. Picasso se défend en disant que si elle ne ressemble pas à cette femme peinte aujourd’hui, elle finira pas lui ressembler en vieillissant. Ce qui semble s’être confirmé.

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Gertrude Stein devant le portrait signé par Picasso

Gertrude va rencontrer Alice B. Toklas en 1907, il s’agit de la secrétaire de son frère, avec qui elle partagera sa vie de 1909 à sa mort. Sa relation lesbienne ainsi que son soutien indéfectible aux cubistes vont créer une dispute avec son frère. Elle écrit d’ailleurs Autobiographie d’Alice Toklas en 1933 où elle raconte l’histoire de sa collection. Pour certains commentateurs Gertrude Stein utilise ce livre pour se donner un rôle plus important qu’elle n’a eu réellement. Le vrai du faux semble toujours difficile à démêler. Ce qui est sûr, c’est qu’elle joue un rôle important de soutien moral et financier aux cubistes.

« Et alors qu’est-ce que ça peut bien faire ce que chacun fait. Les journaux sont pleins de ce que chacun fait et chacun sait ce que chacun fait mais ce qui est important c’est l’intensité de la vie de chacun » – Gertrude Stein, Portraits et Répétitions 1935

Peggy Guggenheim a déclaré avoir eu « une vie dédiée à l’art et l’amour », elle ne semblait n’avoir aucune limite dans sa vie. Elle jouissait d’un capital financier bien plus important que celui de Gertrude Stein, on peut souligner son objectif : acheter un tableau par jour.

« C’est tout le problème, sauf les gens très riches, personne ne peut acheter à la fois les uns et les autres. Ne faîtes pas attention à la manière dont vous êtes habillés et encore moins à la mode. Achetez des vêtements qui soient solides et confortables. Et l’argent que vous aurez économisé vous servira à l’achat des tableaux » – Gertrude Stein

Peggy Guggenheim et Gertrude Stein sont toutes les deux rattachées à un homme, aussi collectionneur d’art, pour l’une son oncle, pour l’autre son frère. Souvent étudiées en duo, elles ne font que rarement l’objet d’études monographiques mettant en avant leur place en tant que femme dans un milieu majoritairement masculin. Elles représentaient des femmes fortes, des figures de pouvoir pour les hommes artistes qui les entouraient. C’est un renversement du schéma habituel artiste homme / modèle femme. Peggy Guggenheim est, malheureusement, souvent rattachée à ses aventures avec les artistes hommes de son entourage. En étant lesbienne, Gertrude Stein règle le problème en excluant, de fait, au maximum les hommes de ses influences possibles.

Guggenheim et Stein ne doivent pas systématiquement nous faire penser à Salomon Guggenheim et Leo Stein. La possibilité féminine se doit d’être inévitable. Elles sont des figures importantes de l’histoire de l’art, elles ont chacune à leur manière participé à l’effervescence des avant-gardes européennes et nord-américaines.

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