Les femmes celtes du début de l’Age du Fer

La civilisation celtique apparaît souvent comme la société virile et masculine par excellence, dans laquelle les femmes ne sont relayées qu’au second plan d’épouses attentionnées ou de préparatrices de banquets somptueux. En dehors de quelques tombes comme celle de Vix, les symboles de richesse et militaires semblent être l’apanage des hommes seuls. Mais en réalité, la femme occupait une place bien plus importante et était dotée de bien plus de droits que ne le laissent entendre des siècles d’archéologie androcentrique.

Le contexte sociogéographique des Gaules de l’Age du Fer

Les migrations masculines

Dès le début de l’époque de La Tène (vers 450 av. J.-C.), d’importants mouvements de populations celtes sont attestés en Europe et dans toute la Méditerranée, jusque dans les Balkans. Il s’agit aussi bien de simples mouvements de populations d’un village à un autre, que de migrations à caractère belliqueux, comme l’attestent principalement les sources classiques grecques et latines. Les Celtes « barbares » sont ainsi mentionnés comme des mercenaires se livrant à de violents pillages.

Une des raisons expliquant ces raids est la déviation des routes commerciales qui acheminaient les denrées luxueuses et exotiques depuis la Grèce jusqu’à Marseille. En effet, vers 450 av. J.-C., ces routes vont être détournées vers le Nord de l’Italie, certainement pour des raisons économiques. Alors à court de produits méditerranéens tels que le vin et l’huile d’olive, certains Celtes auraient menés des pillages dans ces régions pour en acheminer vers leur village. Les sources classiques font état de pillages jusqu’en Macédoine, dans lesquels s’inscrivent les épisodes du sac de Rome en 387 et du pillage de Delphes en 279. Il semblerait s’agir de milliers d’hommes, comme l’attestent plusieurs restes archéologiques italiens, notamment des tombes celtiques masculines, des équipements militaires et surtout les indications de mariages entre hommes celtes et femmes étrusques.

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Migrations celtes

Cette migration poussée par des enjeux commerciaux va de pair avec les bouleversements qui touchent les grands centres Hallstattiens de l’Europe centrale à cette période. Alors que bon nombre d’entre eux étaient en surpopulation, ils se retrouvent ainsi vidés de leurs occupants. On assiste alors à d’importants déplacements de la population celte qui part de ces grands centres pour retourner vers un habitat plus dispersé, et ce à travers toute l’Europe. Les restes archéologiques des habitats hallstattiens sont les principaux témoins de cet abandon.

La prise de pouvoir des femmes

Alors qu’en Europe occidentale, à la fin de la période de Hallstatt (-750, -450 av. J.-C.), se trouvaient plus particulièrement des tombes masculines, on observe au début de la période suivante de La Tène (-450, 380 av. J.-C.) une apparition progressive des tombes féminines dans ces mêmes régions.

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Rosie the Riveter

En effet, les peuples qui demeurent en Europe centrale et occidentale doivent s’adapter aux changements engendrés par ces migrations. Les hommes partent et certains ne reviennent pas : ils meurent ou se marient et s’établissent à l’étranger. Cela aurait alors comme possible conséquence de permettre aux femmes de haut statut d’acquérir une position de pouvoir : elles vont endosser le rôle social et politique de dirigeant en l’absence des hommes. Cette situation fait écho à l’image plus contemporaine de Rosie the Riveter, une icône américaine représentant les femmes qui travaillent dans l’industrie durant la Seconde Guerre Mondiale, alors que les hommes sont partis au front, symbolisant le rôle économique de la femme à cette époque. Il y aurait alors 2 façons pour une femme de prendre le pouvoir :

  • Une femme pourrait acquérir un rôle sociopolitique important par son lien avec un homme de haut rang, en étant par exemple la fille, la sœur ou la femme d’un dirigeant. Le pouvoir masculin est donc transféré à la femme par un proche lien familial. Dans ce cas, les femmes dépendent donc des hommes pour atteindre une position de pouvoir.
  • Elle peut aussi endosser des attributs de pouvoir masculin pour signifier matériellement son pouvoir, ce qui peut être le cas dans les sociétés patriarcales. Il est alors possible de penser à la reine-pharaon Hatchepsout dont les statues dans sa tombe (à Deir el-Bahri) la représente avec tous les attributs de pouvoir masculins, dont la barbe des pharaons. Il s’agirait donc de porter des marqueurs symboliques de pouvoir masculin qui seraient transmis aux femmes lorsqu’elles accèdent au pouvoir, engendrant un travestissement. 

Ces deux notions rendent difficile la compréhension du statut de la femme dans des sociétés patriarcales qui ont des cas de femmes de pouvoir.

Le matériel archéologique et son interprétation

Le mobilier comme marqueur de genre ?

La civilisation celtique, que ce soit à la période de Hallstatt ou à celle de La Tène, a toujours exprimé les différences sociales dans la tombe. Elles sont ainsi révélatrices du statut mais aussi théoriquement du genre de la personne inhumée. Pour la période de Hallstatt, toutes les tombes princières retrouvées ont été attribuées à des hommes de très haut statut social, révélé par l’inventaire déposé avec lui. Nous pouvons citer ici pour exemple la fameuse tombe de Hochdorf. Dans certains cas, le défunt pouvait être accompagné à ses côtés par sa femme.

Alors que les rares tombes féminines de Hallstatt étaient relativement modestes, les tombes féminines laténiennes vont contenir un inventaire faisant état d’un haut statut social. Ce phénomène de ne va cependant concerner que l’élite de la population féminine celte. 5 tombes apportent beaucoup d’informations sur l’élévation sociale des femmes celtes : Schwarzenbach, Bad Dürkheim, Waldagesheim, Reinheim et Kleinaspergle. Il faut garder aussi à l’esprit la tombe de Vix qui, bien que datée de la fin de la période de Hallstatt, est en fait la première attestation de ce phénomène.

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Il faut savoir que l’attribution genrée d’une tombe celtique ne parait pas si évidente qu’elle pourrait l’être dans d’autres civilisations et seuls les groupements de tombes permettent de distinguer l’inventaire féminin du masculin, basé sur des critères anthropologiques comparatifs. Le seul élément qui pourrait trancher en faveur de l’un ou de l’autre, c’est la présence d’armes, notamment de dagues, strictement réservées aux hommes. Il existe bien évidemment la possibilité de faire des analyses laboratoires, sauf que dans de très nombreux cas, il n’y a plus de restes humains, en partie à cause des nombreux pillages de tumuli.

En plus d’avoir un mobilier correspondant à celui des hommes de la fin de l’époque d’Hallstatt (char, éléments de harnachement, éléments de parure etc…), ces 5 tombes contenaient toutes de la vaisselle en métal. A Hallstatt, de la vaisselle pouvait être retrouvée à côté de la femme dans une inhumation de couple, soulevant l’hypothèse que la femme pouvait éventuellement servir les hommes dans les banquets. Cette apparition soudaine et constante de vaisselle est le signe que ces femmes laténiennes étaient en fait en charge de la distribution des boissons alcoolisées et donc se chargeaient d’un rôle politique très important au sein de la société.

Le deuxième objet marqueur du rang social est le torque en or. Avant -450, il était réservé aux tombes masculines (à l’exception de la tombe de Vix de -480) mais toutes les tombes féminines mentionnées en contiennent un.

 

Il est donc facile de voir que l’apparition et l’association de vaisselle de banquet et de torques en or dans les tombes féminines de cette période révèle le nouveau haut statut social de la femme au sein de la communauté, en lien avec les activités politiques et commerciales qu’elle a dû endosser. Le fait de retrouver ces éléments-preuves de son pouvoir dans la tombe signifie qu’elle détenait ce pouvoir jusqu’à sa mort.

L’androcentrisme de l’Archéologie :

A partir de cette étude de mobilier qui sous-tend l’attribution genrée des tombes, il est important de mettre en lumière l’androcentrisme qui régi(ssai)t le domaine de l’archéologie. En effet, les archéologues et les historiens (hommes comme femmes d’ailleurs) ont toujours eu tendance à masculiniser les tombes dès qu’ils y trouvaient du matériel luxueux et pas de corps. De toute façon, si des ossements étaient trouvés, ils se révélaient être masculins. Il était donc facile pour eux d’en déduire que toutes les tombes contenant un torque et de la vaisselle pour boissons alcoolisées étaient masculines. Cela a posé un véritable problème pour mesurer l’évolution du statut des femmes au début de la période de La Tène.

Quelques exemples : la tombe de Kleinaspergle fut d’abord bien interprétée comme celle d’une femme jusqu’au jour où on y découvrit de la vaisselle en bronze contenant des restes de boissons alcoolisées, ce qui fit changer Jacobsthal de décision et d’attribution. Même la tombe de Vix a été interprétée par l’allemand K. Spindler il y a de cela 30 ans seulement comme celle d’un prêtre travesti puisqu’elle avait un torque et de la vaisselle.

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Présentation de la tombe de Vix au musée du Pays Châtillonnais

Il faut avoir en tête que ces tombes attestées comme féminines représentent réellement une femme qui a réussi à s’élever dans la société en tant que femme. Elles n’ont pas été considérées d’abord comme des hommes avant de s’élever socialement. Preuve en est qu’aucune de leur tombe ne contenait des armes, notamment d’épée, objet considéré comme attestant du genre masculin uniquement, plutôt que d’un haut statut.

C’est donc une réluctance des archéologues de reconnaître un lien entre femme et pouvoir, puisque nombre d’entre eux sont encore trop ancrés dans l’androcentrisme des civilisations méditerranéennes où le seul lien reconnu est celui de l’homme avec le pouvoir.

Encore peut-être trop tôt dans les mœurs et les idées des archéologues, un troisième genre ne peut être exclu pour le moment mais cela compliquerait le panneau qui peine déjà à distinguer homme/femme. Enfin, comme nous l’avons dit, des études laboratoires permettraient d’y voir plus clair si seulement la matière était disponible.

Les sources littéraires et juridiques insulaires

Afin de comprendre la place que la femme celte pouvait avoir dans la société, on peut se tourner vers d’autres sources que les sources archéologiques qui sont insuffisantes pour l’interprétation : des écrits juridiques et des écrits littéraires. Ces sources ont certes l’inconvénient d’une distance temporelle et géographique vis-à-vis des études précédentes, mais elles offrent un autre point de vue sur la place de la femme celte tant dans la juridiction et les légendes.

La juridiction autour de la femme :

Lorsqu’on se penche sur le droit irlandais du Moyen-Age, il apparaît que la femme jouissait d’une certaine liberté dans les domaines du mariage et du droit de propriété.  Concernant les procédures de divorce, par exemple, il est indiqué qu’elles pouvaient être enclenchées par la femme. Dans le cas de divorce, la femme conservait sa dot, mais également les intérêts cumulés durant le mariage. Le droit à la propriété pour les femmes est définit dans une loi irlandaise du VIIe siècle qui établit également une forme de mariage où les deux époux contribuent de façon égale aux biens matrimoniaux. Une femme pouvait également être héritière s’il n’y avait aucun héritier masculin : une fille pouvait hériter d’un intérêt sur le domaine de son père et en conserver une part pour ses propres enfants, à condition qu’elle épouse un proche de son père. Ce genre de pratique choquait les Grecs et les Romains qui ont décrit dans les sociétés celtes une inversion des rôles de la femme et de l’homme par rapport aux sociétés méditerranéennes.

Ce type de système marital pourrait être à l’origine de l’augmentation des tombes d’élites féminines sur le continent au début de la période de La Tène : des femmes héritières pourraient avoir choisi d’épouser des proches de leur père aux revenus faibles de façon à conserver le contrôle sur le domaine, et ainsi le pouvoir social qui l’accompagne. Des sources montrent également qu’en période de troubles, les femmes peuvent être amenées à endosser un rôle considéré masculin en temps normaux, comme lors des Ve – VIe siècles en Irlande où les femmes ont pris part aux combats, ou comme les nobles irlandaises ont pu profiter de l’absence de leur maris durant la période d’invasion normande.

Les femmes de pouvoir dans la littérature :

Dans la littérature insulaire (comprendre Irlande et Grande-Bretagne), il y a un lien problématique entre souveraineté et déesses féminines, notamment dans la tradition irlandaise, plein de confusions et d’assimilations.

Il existe de nombreuses références à des femmes de pouvoir dans la littérature celtique. Dans un premier temps la célèbre reine Medb (ou Maeve) qui apparaît dans le cycle d’Ulster, plus spécifiquement dans le récit « La razzia des vaches de Cooley ». Elle est une figure féminine puissante, très proche d’une divinité. Il est spécifié dans le récit que nul roi ne peut régner sans l’épouser. Étonnamment, ce poème montre un ton assez antiféministe, certainement dû aux auteurs de la transcription du poème en langue vernaculaire. En effet, ces derniers étaient uniquement des hommes qui travaillaient sous la protection de l’Eglise. Le genre des scribes et l’autorité patriarcale de l’Eglise se refléteraient donc dans le ton du récit.

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Reine Medb par Joseph Christian Leyendecker (1874 – 1951)

L’histoire raconte que la reine Medb était à la tête d’une grande armée et s’engagea dans un combat singulier contre Cu Chulainn. D’un autre côté, elle est dénigrée pour ce statut de chef militaire en tant que femme et se retrouve à devoir supplier pour qu’on l’épargne. Le but était peut-être de mettre en garde contre les femmes en position de force. Medb se situe à contre-courant des « activités féminine traditionnelles » et est jugée en conséquence par le narrateur. Peut-être que la raison pour laquelle les moines irlandais ont pu former une telle critique et mise en garde contre les femmes de pouvoir serait en réalité une réponse à un véritable phénomène de dirigeants femmes en Irlande et autres îles dans la période pré-chrétienne.

Il existe encore d’autres femmes de pouvoir celtiques, par exemple Boudicca, reine des Iceni. Cette dernière a été choisie comme leader après mort de son mari. Cependant, il y a peu de sources concernant les femmes en position de pouvoir pour les Celtes du continent. Dans la Bretagne du IXe siècle est simplement évoqué le cas d’une femme qui occupe une position particulière : il s’agit d’un poste de régulation des transactions commerciales dans un village, appelé machtiern, un rôle héréditaire et qu’elle atteint parce qu’elle est la femme d’un homme qui occupe une telle position dans un village voisin.

Ces exemples ne peuvent pas être appliqué directement à la période de la Tène mais ont l’avantage de fournir de possibles axes de comparaisons qui permettraient de comprendre la position de la femme à cette époque éloignée. Depuis les années 1990, les études du genre ont profondément affecté l’Archéologie et il s’agit désormais d’un domaine d’étude en plein développement, au cœur des débats modernes, parfois encore en cours d’acceptation. 

Pamina Weite et Marine Baron


Source : Bettina Arnold, 1995. “Honorary males” or women of substance? Gender, status and power in Iron Age Europe. Journal of European Archaeology 3(2): p. 153-168. Ayrshire: Cruithne Press.

 

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