Appréhender, reconnaître et combattre la culture du viol (1/3) : le lien à la Culture

Dans un article en trois volets, Florilèges vous propose, successivement, de faire un point sur ce qu’est la culture du viol exactement, où est-ce qu’on la retrouve, et surtout quelles sont les actions faites pour la combattre.

Pour rappel, le terme de culture du viol a été défini pour la première fois en 1994, par les sociologues Lonsway et Fitzgerald comme l’ensemble des « attitudes et croyances généralement fausses, mais répandues et persistantes, permettant de nier et de justifier l’agression sexuelle masculine contre les femmes. » Le fait est que les films, les publicités, les actualités, la manière d’enseigner l’art laissent naître de nombreuses idées reçues : « elle a dit non mais ça veut dire oui. »,  » D’un autre côté, t’as vu comment elle était habillée ? » et autres remarques de ce style…

Peut-être que vous vous demandez si un journal culturel est vraiment le lieu pour cet article, réfléchissons-y ensemble.

Le viol, un phénomène humain, donc culturel

Plus de 16% des femmes, c’est la proportion des femmes ayant été violées en France, soit environ une personne sur 5. A l’inverse, cela concerne 5% des hommes. Les hommes, en tant que groupe social, agressent les femmes, les hommes violent les femmes.  Si vous connaissez plus de 5 femmes, vous connaissez probablement une victime de viol. Mais on ne le sait pas. Parce que le viol entraîne presque systématiquement un sentiment de honte et de culpabilité du côté de la victime. Comme les victimes pensent que c’est de leur faute, elles ne le disent pas.  Relevant d’un phénomène de conditionnement lié à notre société, le viol peut donc être considéré comme un phénomène éminemment culturel.

Le viol est un phénomène uniquement humain. Oui, le viol n’existe pas dans le monde animal. Vous pensez probablement immédiatement aux phoques et aux pingouins, ou encore aux dauphins. Quand on parle du « viol » d’un pingouin par un phoque, on parle en réalité d’un rapport sexuel forcé entre deux espèces, ou même au sein d’une même espèce. Penser que le viol existe ailleurs que chez les humains relève de l’anthropomorphisation, le fait de plaquer des attitudes humaines sur les comportements d’autres animaux que l’homme. Ce qui diffère entre l’homme et les autres animaux, c’est la dimension symbolique qui vient s’ajouter à la violence du viol.   

En effet, pour reprendre l’exemple du pingouin et du phoque, on ne peut pas vraiment parler de « viol » animal comme identique à l’humain parce qu’il n’existe pas jusqu’à maintenant de preuves de la valeur symbolique que le phoque ou le pingouin attache au rapport. Tandis que chez les humains, si le viol est vécu si douloureusement, c’est dû à la pensée rattachée à ce crime, en plus du rapport de forces et de la possible violence physique. En réalité, le viol n’a pas grand-chose à voir avec la sexualité, c’est essentiellement un rapport de domination. D’autant plus que c’est un rapport de domination qui touche à l’intime, aux parties du corps que l’on érige comme les plus importantes, que ce soit une pénétration anale, vaginale ou buccale. C’est de ce rapport de domination que naissent les sentiments de honte et de culpabilité, rarement de l’acte sexuel en lui-même.

La minimisation et légitimation du viol, cette fameuse culture

Malgré l’importance numérique du viol et des agressions sexuelles des femmes aujourd’hui, il est minimisé depuis presque toujours. En effet, il y a dans nos traditions, nos habitudes et les représentations que l’on se fait du viol une partie héritée qui nous pousse à le penser comme tel. Cet héritage remonte à l’Antiquité et l’on relève, aujourd’hui et il y a deux millénaires, deux phénomènes principaux dans cette culture du viol.

D’une part, le viol est minimisé en accentuant la culpabilité de la victime : « elle portait une tenue provocante » « Elle avait un string », « Elle était ivre, donc son consentement ne vaut rien », « elle a dit non, mais on sentait qu’elle voulait dire oui ». Pour prendre un exemple artistique de ce genre de culpabilisation, Salviati au XVIème siècle, lorsqu’il dessine le viol de Lucrèce représente dans le fond de la scène une porte ouverte, il fait entrer l’idée que Lucrèce étant allongée nue sur son lit est en partie responsable de son viol.

De plus, les procédures judiciaires de viol ne sont que remises en cause de la parole de la victime. On va chercher à s’assurer que la victime dit bien la vérité. Quand on suggère que Lucrèce a plus ou moins mérité son viol, est-ce qu’on ne remet pas en cause son innocence ? A partir de ce moment-là, dans quelle mesure avait-elle cherché ce qui lui est arrivé ?

A vrai dire, la seule raison pour laquelle la parole de Lucrèce n’est pas totalement remise en cause c’est parce qu’elle est validée par le suicide de Lucrèce. Cette histoire montre le viol comme un déshonneur, bien que ce ne soit pas la faute de Lucrèce. Le viol est un crime dont on attend des victimes qu’elles ne puissent pas se remettre. On ajoutera notamment que le viol de Lucrèce n’est pas remis question parce qu’il permet de desservir des intérêts politiques, à savoir renverser la monarchie romaine. Nous reviendrons dans l’article suivant sur Lucrèce et Sextus Tarquin, qui est le premier cas de viol individualisé en Occident.

Le viol de Lucrèce, Salviati, 1545

D’autre part, l’agression ou le viol va être légitimé, parce que « l’homme est un être de passion », par opposition aux femmes, l’acte va être mis sur le compte des pulsions, ou des besoins. On explique presque qu’il est dans la nature animale de l’homme de violer. D’ailleurs, dès l’Antiquité, quels sont les créatures fantastiques à la sexualité la plus instable ? Les satyres et les centaures, parce que leurs pulsions sexuelles viennent selon les hommes de l’époque de leur partie animale. La scène parmi la plus représentée qui illustre cette idée de l’animalité des centaures incapable de se contrôler est celle de la centauromachie. Représentée dans de nombreux temples grecs, elle raconte l’histoire des Lapithes qui ont dû combattre les centaures, qu’ils avaient invités à des noces, parce qu’après avoir trop bu ils ont essayé d’enlever et de violer les femmes des premiers. On garde à l’esprit, et on représente en de nombreux endroits dans l’Antiquité que le viol est un acte animal parce qu’un acte pulsionnel commis par des êtres soumis à leur animalité.

De même, le fait que Zeus se transforme en animal pour « aimer », donc violer ou enlever les mortel.le.s impunément traduit aussi cette impression que seuls les animaux sont soumis à leur sexualité, et incapable de se contrôler.  On rejette les pulsions de l’homme sur le fait qu’il est un animal parmi les autres, occultant qu’il ne s’agit pas uniquement pour les hommes d’avoir un rapport sexuel, mais aussi d’imprimer un rapport de force, sans tenir compte des désirs de leurs victimes.

Pourquoi alors même que le viol, dans les notions de consentement qu’il introduit, se rattache à l’aspect culturel et symbolique de l’être humain, celui est-il le plus souvent rapporté ou représenté comme un acte animal dans les arts ?

La culture comme média

La dernière justification que l’on pourrait invoquer avant de travailler ici sur la culture du viol, c’est le rôle de vecteur que jouent les produits culturels dans la culture du viol. Certes, l’actualité pleine de remarques sexistes ne rentre pas vraiment dans le cœur du sujet, en revanche, la manière dont le viol est traité dans les œuvres littéraires, cinématographiques et graphiques pose la question de la façon dont l’Art véhicule des opinions et représente son temps. Enfin la question de la façon dont on enseigne l’Art interroge aussi notre rapport au viol, est-ce que tout ce qui est juridiquement nommé viol est appelé comme tel dans l’histoire de l’Art ? Quand est-ce que, principalement dans la mythologie, le dieu ou l’homme qui commet un viol est traité ensuite comme coupable ? Même si nous en reparlerons en temps et en heure, mais pour citer un exemple, quand Apollon provoque la transformation irréversible de Daphné en laurier après avoir tenté de la violer, sa seule punition est d’obtenir une couronne de laurier.

 

Daphné et Chloé
Apollon et Daphné, le Bernin

 

Pouvez-vous me citer une peinture évoquant un ou des viols ? Un film ? Un livre ? Une sculpture ? Une série ? Sans difficulté, on peut penser à toutes les représentations de l’enlèvement des Sabines ou des mythes d’Hadès et Perséphone. On a à l’esprit Un Tango à Paris, parce qu’il avait fait scandale, Game of Thrones, Les liaisons dangereuses, où le vicomte de Valmont s’introduit de nuit dans la chambre de Cécile de Volanges et l’empêche de se débattre. Le viol n’est pas montré dans toute sa diversité, contrairement à la plupart des crimes. Il y a des tas de façon de tuer, de torturer, de voler, mais de violer on n’en voit qu’une. Quand on pense au viol, on s’imagine systématiquement la force et la brutalité exercée par l’un sur l’autre,  on imagine en premier une ruelle, de nuit, une victime qui se débat jusqu’au bout. Mais le viol recouvre de bien plus vastes possibilités de situations.

D’après le code pénal, le viol est effectué « par violence, contrainte, menace ou surprise ». On parle donc de cas où le consentement n’a pas été respecté, parce qu’il n’a pas été énoncé, qu’il n’a pas été pris au sérieux, qu’il a été exprimé et totalement ignoré, ou bien même que la victime n’était pas en état de consentir. Donc une femme qui n’a pas voulu avoir un rapport sexuel avec son conjoint c’est un viol. Une femme qui a été totalement tétanisée sous l’effet de la surprise et qui n’a pas exprimé son refus c’est un viol. Une femme ivre n’est plus en capacité d’attester de son consentement, donc c’est un viol, et ainsi de suite… Il y a quasiment autant de situations de viols que de viols en eux-mêmes.

Dans le mot viol, on a cette idée de violence physique, le mot viol lui-même est lié à la violence, mais on prend moins en compte la violence morale qu’elle implique, alors même qu’on est conscient que l’aspect marquant du viol réside dans sa valeur symbolique. C’est ce paradoxe et la représentation du viol que l’on va essayer de déconstruire dans les prochains articles…

 

 

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