Le château de Cagliostro d’Hayao Miyazaki est (enfin) sorti en France

Considéré comme un des films d’animation de référence au Japon, le premier long-métrage d’Hayao Miyazaki n’était pourtant jamais sorti dans les salles françaises. C’est désormais chose faite depuis le 23 janvier 2019, où l’on a enfin pu le découvrir au cinéma.

Film d’aventure qui possède déjà les thématiques chères au réalisateur, il s’agit pourtant d’une commande de la télévision japonaise à partir de personnages créés par Monkey Punch. L’histoire se déroule dans la principauté imaginaire de Cagliostro, située entre Monaco et les Alpes italiennes. Après un casse raté, le voleur Edgar de la Cambriole (lointain descendant du célèbre Arsène Lupin) et son acolyte, décident de se rabattre sur la principauté de Cagliostro, où le comte Armand règne sans partage et cacherait dans son château, un trésor inestimable. Or, la seule à en avoir la clé serait la jeune princesse de Cagliostro que le comte prévoit d’épouser de force…

Une commande de la télévision

A la fin des années 1960, le dessin animé est encore considéré au Japon comme un produit destiné au public enfant. Autour d’Hayao Miyazaki et Isao Takahata (récemment décédé) une nouvelle génération de dessinateurs entend bien prouver le contraire.

En 1979 sort le premier long-métrage d’Hayao Miyazaki, après sa série télévisée Conan et quelques courts. A cette période, l’animation japonaise est marquée par la montée en puissance des séries animées diffusées à la télévision.

La série Lupin III fait partie des préférées des spectateurs. Crée par le mangaka Monkey Punch – de son vrai nom Kazuhiko Katô – fan des romans de Maurice Leblanc et de son personnage fétiche Arsène Lupin, elle met en scène un des descendants du cambrioleur. La série sort entre 1971 et 1972 au Japon. Face au succès, une commande de long-métrage est passée auprès d’Hayao Miyazaki alors âgé de 38 ans.

Le château de Cagliostro
Générique du Château de Cagliostro

La production et l’animation se font dans des délais extrêmement courts. Les dates divergent mais il semblerait que la production soit lancée en mai et l’animation en juillet 1979. Ce délai, très rapide, entre production et animation s’explique par le fait que les équipes d’Hayao Miyazaki aient commencé à travailler alors qu’elles n’avaient que le quart du storyboard. Le film s’écrit au fur et à mesure que l’on avance dans l’animation. Cette manière de travailler deviendra ensuite récurrente chez Miyazaki. Le film est terminé en novembre pour sortir dans les salles japonaises le 15 décembre 1979 et obtenir un succès immédiat.

Si Monkey Punch reniera le film, trouvant que son personnage principal n’est pas aussi antipathique que dans sa série et ses mangas, Miyazaki et lui ont pourtant puisé leur principale inspiration dans la même source : les romans de Maurice Leblanc.

Maurice Leblanc, James Bond et Hitchcock…

Maurice Leblanc, La comtesse de Cagliostro
Maurice Leblanc, La comtesse de Cagliostro, 1924

Créateur du célèbre voleur Arsène Lupin, le Français Maurice Leblanc (1864-1941) inspire grandement Miyazaki pour son scénario. Ainsi en 1924 apparaît déjà dans une nouvelle de Leblanc, une certaine comtesse de Cagliostro du nom de Clarisse comme chez Miyazaki, et qui épousera par la suite… Arsène Lupin lui-même. De plus, l’énigme du trésor caché dans Le château de Cagliostro n’est pas sans rappeler celle de La demoiselle aux yeux verts toujours de Maurice Leblanc. Enfin, en France, le cambrioleur de Miyazaki ne s’appelle pas Lupin III comme chez Monkey Punch, mais Edgar de la Cambriole, la famille Leblanc ayant fait rappeler ses droits et interdit l’usage de celui de Lupin qu’elle estime rattaché au personnage emblématique de Maurice Leblanc.

Les auteurs du très beau livre Hayao Miyazaki, Cartographie d’un univers voient également une autre influence littéraire, en plus des références très explicites à l’auteur d’Arsène Lupin. Pour eux, la principauté imaginaire de Cagliostro rappelle celle de Ruritanie inventée en 1894 par Anthony Hope dans le roman Le prisonnier de Zenda. Le comte cruel de Cagliostro ressemblerait par ailleurs beaucoup au prince de Ruritanie par ses manières à la fois élégantes et terriblement vulgaires.

Les courses poursuites, notamment le casse du casino de Monte-Carlo, tout au début du film, pourraient être tirées de plusieurs films d’action dont le célèbre La main au collet (To catch a thief) d’Alfred Hitchcock avec Cary Grant en gentleman cambrioleur de la Côte d’Azur et une certaine Grace Kelly dont nous reparlerons plus tard.

 

Monkey Punch avait également beaucoup cité James Bond dans son oeuvre, et il est vrai que les scènes de combats et la multiplicité des gadgets mis en œuvre par Edgar de la Cambriole peuvent s’y référer.

Casino dans le château de Cagliostro
Le casino de Monte-Carlo dans Le château de Cagliostro

Pour autant, l’influence la plus visible est celle d’un autre film d’animation, français cette fois : Le Roi et l’oiseau de Paul Grimault.

Une influence majeure : Le Roi et l’oiseau de Paul Grimault

Quand il évoque ses souvenirs d’adolescent, Hayao Miyazaki renvoie fréquemment à deux films qui l’ont profondément marqué : Le serpent blanc inspiré d’un conte populaire dont l’histoire se déroule dans la Chine ancienne ; et Le Roi et l’oiseau du Français Paul Grimault.

Affiche de la Bergère et du Ramoneur
Affiche de La Bergère et du Ramoneur (1953) Lithographie en couleurs d’Henri Cerutti Cinémathèque française © Henri Cerutti

Miyazaki a découvert le chef-d’œuvre de Grimault sous sa première forme, quand il s’appelait alors La Bergère et le Ramoneur du nom du conte d’Andersen dont il est l’adaptation. Cette première version, où l’histoire est sensiblement proche de celle du Roi et l’oiseau, durait soixante-deux minutes et avait été accueillie très positivement dans les salles françaises dès sa sortie en 1953. Pourtant Paul Grimault, et l’écrivain Jacques Prévert, associé au dessinateur pour le scénario et les dialogues, rejetèrent le montage fait par les producteurs. Ainsi, dès que Paul Grimault en eut la possibilité, soit en 1966, il récupéra les droits et les négatifs du film pour le remonter intégralement. Il redessina les scènes déjà existantes et en créa de nouvelles.
En 1980, seulement quelques mois après la sortie du Château de Cagliostro au Japon, Le Roi et l’oiseau sortait en France dans une version longue cette fois de quatre vingt-sept minutes, qui est celle que nous connaissons aujourd’hui.

Dans le premier long-métrage de Miyazaki, cette inspiration apparaît clairement aussi bien dans le déroulé du récit que la construction de l’imaginaire.
L’histoire est très similaire. Un aristocrate cruel (le comte de Cagliostro et le roi de Takicardie chez Grimault) veut épouser de force une belle jeune fille (chez Miyazaki, c’est la princesse de Cagliostro, chez Grimault c’est une bergère) alors qu’un jeune homme intrépide tente de l’en empêcher (Edgar/Lupin III donc et le ramoneur dans l’œuvre de Grimault). Il est aidé pour cela par plusieurs personnages ainsi que des machines notamment volantes.
Les références visuelles sont nombreuses. Le château de Cagliostro rappelle dans son architecture celui du roi de Takicardie inventé par Grimault. Le donjon où est enfermée Clarisse pourrait renvoyer à la tour du roi de La Bergère et le Ramoneur puis du Roi et l’oiseau.

Miyazaki reprend également l’intérêt pour la verticalité déjà exprimé par Grimault dans la construction de ses bâtiments vertigineux mais aussi les scènes d’action.

C’est en regardant l’oeuvre de Paul Grimault que j’ai compris qu’il fallait utiliser l’espace de manière verticale […] Si vous dessinez un village très en détail, il n’arrivera pas à vivre si vous n’introduisez pas de dimension verticale.

Hayao Miyazaki

 

L’architecture tout en verticalité du château de Cagliostro à gauche, et de celui du roi de Takicardie à droite.

L’apparition des thèmes déjà chers à Miyazaki

Il est aussi intéressant de voir que dès son premier long-métrage Miyazaki met en place des thématiques qui resurgiront dans ces films suivants.

La nature

Parmi eux, l’intérêt pour la nature bien que le château de Cagliostro n’en soit pas l’exemple le plus démonstratif contrairement à Nausicäa et la vallée du vent (1984), le Château dans le ciel (1986) ou encore Princesse Mononoké (1997). La thématique des ruines, la représentation d’une nature reprenant ses droits, une civilisation ancienne abandonnée, fera aussi sa résurgence dans les films suivants.

 

Pour ce qui est des décors de la principauté de Cagliostro, c’est après un voyage en Europe et une tentative ratée d’adapter le roman suisse Heidi pour la télévision japonaise, que Miyazaki aurait découvert les paysages européens et notamment alpins.

36398-le_ch_teau_de_cagliostro_tms_all_rights_reserved
Le paysage de la principauté de Cagliostro

Dans le château de Caglistro, où l’histoire se déroule dans une principauté imaginaire très fortement inspirée de celle de Monaco et des Alpes italiennes, les montagnes sont partout. Aussi, Miyazaki cite un livre qui l’aurait fortement aidé à créer ce paysage alpin: Italian Mountain Cities and The Tiber Estuary de Kajima Institute Publishing.

Cette Europe imaginaire, un peu comme dans Kiki la petite sorcière (1989) ou Le château ambulant (2004), illustrerait la notion « d’akogare no Paris » soit le Paris de vos rêves, une synthèse de plusieurs lieux européens. Comme si le Mont Saint Michel, les Alpes françaises et italiennes, les châteaux de Bavière du roi Louis II ou la Côte d’Azur se rencontraient dans un même film.

 

Les machines volantes

L’autre intérêt bien évidemment à tous les films de Miyazaki – sauf quelques rares exceptions – sont les machines volantes et de manière générale les machineries. Dans le château de Cagliostro on retrouve déjà des engins volants similaires à ceux du Château dans le ciel, jusque dans les bruitages. La machinerie et horlogerie de la fin XVIIIe et XIXe siècles est également très présente notamment dans le combat de la Tour de l’Horloge.

 

Reprises visuelles

Enfin, il est à noter que si Miyazaki reprendra certaines idées visuelles comme la jeune fille regardant le ciel nocturne depuis la pièce où elle est enfermée (également visible au début de Nausicäa et la vallée du vent), on retrouve des spécificités de l’œuvre, qui ne se verront plus dans les prochains films de Miyazaki.

 


Les références à l’actualité politique disparaîtront ainsi. Dans le château de Cagliostro, pendant les débats d’Interpol, la guerre froide, alors en cours, est visible dans l’opposition entre représentants de la CIA et du KGB. On pourrait également voir dans l’ultra médiatisation du mariage du comte et de la princesse de Cagliostro, avec la retransmission en direct par des équipes de télévision, une référence à celui de Rainier de Monaco et de Grace Kelly en 1956. Ce qui serait plausible puisque Miyazaki, comme nous l’avons vu, s’est grandement inspiré de la principauté monégasque.

 

De manière générale, les représentations d’un intérieur très suranné, et plutôt étouffant, disparaîtront des œuvres à venir de Miyazaki, qui consistaient peut-être en des références trop explicites à Grimault. Il en sera de même pour l’usage de musiques classicisantes. Dès son film suivant (Nausicäa de la vallée du vent en 1984), Miyazaki collaborera avec Joe Hisaishi qui deviendra alors son compositeur fétiche.

A l’heure où est écrit cet article, Le château de Cagliostro est encore disponible dans plusieurs salles françaises. Si ce n’est plus le cas chez vous, sachez qu’un DVD existe.

Dans tous les cas, que vous soyez fan de Miyazaki ou appréciez les films d’aventure emplis de poésie, ne manquez pas de voir le premier long-métrage d’Hayao Miyazaki.


Le château de Cagliostro (Kariosutoro no shiro)

Réalisateur : Hayao Miyazaki

Scénaristes : Hayao Miyazaki et Haruya Yamazaki

Storyboard : Hayao Miyazaki

Character design : Yasuo Otsuka

Directeur artistique : Shichiro Kobayashi

Musique : Yuji Ono


Bibliographie & Webographie

BERTON Gaël, L’oeuvre de Miyazaki. Le maître de l’animation japonaise, Third Editions, 2018

CAVALLARO Dani, The animé art of Hayao Miyazaki, Londres : McFarland, 2006

McCARTHY Helen, Hayao Miyazaki : master of Japanese animation, Berkeley : Stone Bridge Press, 1999

COLSON Raphaël, REGNER Gaël, Hayao Miyazaki : cartographie d’un univers, Montélimar: Les moutons électriques, 2010

VIAL Hélène, « Hypothèses sur la présence de l’Antiquité grecque et romaine dans l’oeuvre de Hayao Miyazaki », In : L’Antiquité dans l’imaginaire contemporain, 2014 [En ligne]

Publicités

2 commentaires

  1. Très belle présentation de cette œuvre de Miyazaki le plus « occidental « des réalisateurs asiatiques ,les œuvres occidentales ont à l’évidence eues une certaine influence sur ses créations,l’inverse est peu évident. Hakimus

    Aimé par 1 personne

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s