Fashioned From Nature au Victoria & Albert Museum de Londres

Aujourd’hui, l’exposition « Fashioned from Nature » fermait ses portes au Victoria & Albert Museum de Londres. Ouverte depuis le printemps 2018, elle a attiré foule pour sa thématique qui n’était pas uniquement centrée sur l’Histoire de la mode, mais aussi sur l’Histoire des composés des vêtements et leurs techniques. Elle permettait ainsi de comprendre par le biais de quelques exemples les principales matières qui composent les vêtements depuis la Renaissance. Retour sur cette exposition qui amenait une prise de conscience environnementale par le biais de la mode.

Un parcours didactique

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Exemple de vitrine avec la robe et les différentes matières qui la composent

Il est possible de diviser cette exposition en quatre temps : la matière provenant de la nature, la nature inspirant le design, la nature et la mode contemporaine puis cette mode avec une connotation écologique. 

La première partie permettait de donner les bases de la composition du vêtement : lin, coton, feutre de castor, plumes… Ainsi, le visiteur apprenait que derrière le mot « soie » sur une étiquette ou un cartel de musée se cachait l’histoire d’un insecte qui avait été tué pour obtenir les fils de son cocon ou que derrière le mot « lin » se tenaient de grandes transformations mécaniques depuis la culture de la plante au fil produit.

Le ton de la conscience environnementale était donné dès ces premiers cartels. En effet, les conséquences écologiques, notamment sur la population animale, étaient mises en avant. La mode a presque toujours pioché dans les ressources naturelles pour produire des vêtements et accessoires en ne la respectant pas forcément et ce depuis plusieurs siècles. L’indignation de certaines personnes pour lutter contre ces problèmes ont permis la création de mouvements comme ceux pour la protection des oiseaux ou des phoques. Cependant, leur force face aux lobbies est moindre et le consommateur voulant toujours plus et pour moins cher n’aide pas à régler la question. Cela passe également par les teintures, elles aussi étudiées. Les transformations chimiques qui sont de grandes avancées technologiques sont parfois la cause de nombreux problèmes sanitaires. 

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Chapeau en feutre de castor par Lincoln Bennett & Co, vers 1873

Tel est le cas du mercure utilisé par de nombreux chapeliers lors du feutrage de ces accessoires. A force d’être en contact avec la substance, leur santé se détériorait et  un des symptômes était une anxiété accrue, d’où l’expression « as mad as a hatter ». Aujourd’hui, ces chapeaux sont toujours existants et certains conservés dans les musées, continuant de dégager des substances toxiques. De ce fait, une protection de confinement est nécessaire pour éviter que l’air ne soit contaminé : un emballage plastique résistant aux attaques chimiques et une signalétique pour la manipulation. Un chapeau de 1873 par Lincoln Bennett & Co devant suivre ces règles de sécurité était exposé et permettait de comprendre que la conservation des items de mode est très compliquée notamment du fait que la matière continue à vivre, pouvant dégager des substances ou se détériorer.

La seconde partie concernait plutôt l’inspiration qu’apporte la nature au design, notamment par les formes et impressions. La faune et la flore n’ont cessé d’être copiées pour parer les gilets d’homme ou robes mais aussi les accessoires. On cherche à imiter la nature, se l’approprier et la manipuler. Les exemples venant le plus facilement en tête sont les fleurs, cachant souvent un message suivant « le langage des fleurs ». Mais, les végétaux subaquatiques étaient aussi appréciés et les modèles piochés dans des livres aux envergures scientifiques comme le Flora Londinensis publié par William Curtis  et illustré par Wiliam Kilburn.

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Robe Calvin Klein portée par Emma Watson lors du Met Gala 2016

À l’étage, la mode contemporaine prenait place pour les deux dernières parties de l’exposition avec comme ouverture une robe Calvin Klein portée par Emma Watson au Met Gala de 2016. L’actrice, aux fortes convictions écologiques, a d’ailleurs écrit l’avant-propos du catalogue d’exposition. Ensuite, les vitrines s’enchaînaient avec des noms de couturiers plus ou moins connus pour les néophytes. C’était aussi une manière de mettre en avant le travail de talentueux individus vivant dans l’ombre des couturiers iconiques. Parmi eux, le japonais Masaya Kushino qui réalise des chaussures spectaculaires défiant les lois de la gravité. Un modèle de ses « bird-witched shoes » de 2014 était présenté pour montrer l’importance de l’animal dans la haute couture autant pour le design que pour les matières car, afin de créer ce modèle inspiré de l’oiseau, il a utilisé des plumes de coq et du cuir de crocodile du Nil.

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Robe de mariée vers 1828 en soie d’Asie et fibre d’ananas prêtée par le Bowes Museum à Barnard Castle

La dernière partie permettait de découvrir les avancées d’une mode écologique et en accord avec la nature autant pour le prêt-à-porter que pour la haute couture. La présentation débutait avec une prise de conscience environnementale mise sur la scène médiatique par des associations comme Greenpeace et que ces revendications touchent certains acteurs du monde de la mode comme Vivienne Westwood qui s’exprimait dans une courte vidéo. Un exemple de matériau qui peut être écologique et qui est repris de nos jours est la fibre d’ananas. Dans la première partie de l’exposition, il était expliqué, notamment par la présence d’une robe de mariée de 1828, l’utilisation de la fibre d’ananas venant des colonies. Cette fibre se retrouve aujourd’hui dans la mode contemporaine avec l’industrie agricole qui produit les fruits mais ne garde pas les feuilles qui sont alors jetées. L’enjeu est de les récupérer, en extraire les fibres permettant de créer le fil nécessaire à la fabrication du vêtement et que le reste soit composté. Le tout est à lier avec la non-exploitation des travailleurs, leur donner des conditions pour bien vivre.

Des choix de médiation

L’exposition invitait le visiteur à être à l’aise dès le début en rappelant qu’il est autorisé de prendre des photos ou encore de réaliser des croquis des œuvres, souhait notamment tourné vers les adolescents et étudiants. Un livret avec tous les textes écrits en gros caractères était disponible à l’entrée pour les personnes mal voyantes. Les cartels et textes explicatifs délivraient des informations approfondies mais compréhensibles de tous, les vidéos complétant les aspects plus techniques comme l’industrie du lin.

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Vitrine présentant les items avec leurs radiographies

De plus, les radiographies de certaines œuvres permettaient de comprendre leur mécanisme interne, comme la question de l’armature en fanons de baleines pour un corps du XVIIIe siècle. Ce qui est caché est alors découvert, l’oeuvre est mieux appréhendée que par un simple schéma. Ce système est utilisé plusieurs fois au cours du parcours et a toujours un impact positif.

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Vitrine expliquant une robe du XIXe siècle

Des schémas étaient présents pour le côté technique de la fabrication d’un vêtement mais aussi des nouvelles technologies comme pour le système de racines de Diana Scherer qui fait grandir des plantes dans une structure spécifique afin d’obtenir, par le biais de la formation des racines, un textile 3D. Les mots peuvent sembler vides pour expliquer des conceptions nouvelles et créatrices, le musée a donc mis en ligne sur YouTube quelques vidéos explicatives afin de prolonger sa visite plus en détails. Les innovations britanniques sont mises en avant pour faire prendre conscience au visiteur la richesse du pays dans ce domaine, comme la créatrice Stella McCartney qui est pionnière dans l’utilisation du cuir de Mycellum produit par Bolt Threads. Pour ce résultat, ils font grandir des cellules de racines du champignon dans un substrat de tige de maïs avec des nutriments pendant une dizaine de jours puis récupèrent la masse produite. Pour illustrer cette technique peu connue, la designeuse a prêté le premier prototype de « Mylo Falabella ».

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Vitrine consacrée à Stella McCartney et au premier prototype de « Mylo Falabella »
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Espace de médiation avec permission de toucher

Un large espace de médiation permettait une interaction entre le visiteur et la mode, surtout le prêt-à-porter. En touchant des éléments, des explications étaient données pour comprendre d’où venait la matière, comment elle avait été transformée… Un espace ludique ayant comme but notoire une prise de conscience environnementale. 

Une prise de conscience environnementale

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Vue de l’exposition consacrée à la mode comme outil de protestation pour la protection de la planète

L’expression « prise de conscience environnementale » revient, comme vous avez pu le constater, à de très nombreuses reprises au sein de cet article. Mais, derrière une thématique simple qui est la place que peut avoir la nature dans la mode, le Victoria & Albert Museum souhaitait également montrer les aspects que sa production peut provoquer. Protections animale et de la planète, qui ont tendance à être cachées ou peu abordées dans les expositions de mode, étaient mises en avant. Derrière chaque vêtement, il y a plusieurs histoires, plusieurs acteurs, oubliés mais ayant un impact. L’étude de la production de deux t-shirts que l’équipe de Planet Money de la American Radio a mené en 2013 le rappelle bien. À travers les exemples exposés, le visiteur devait réfléchir par lui-même à la manière dont il consomme et comment cela peut altérer la nature. Un item « made in China » ou « made in Pakistan » utilise des matières ne provenant pas forcément de ces pays et les méthodes utilisées, ainsi que le transport, impactent la nature. Cette manière d’agir était déjà présente bien avant notre époque et a été accélérée par les révolutions industrielles. Cependant, la prise de conscience ne se fait que maintenant, alors que les processus sont déjà bien ancrés. Il est important de trouver d’autres solutions et cette exposition le montrait bien. La mode peut être positive, dans une mouvance « zéro déchet » ou en réduisant la consommation de masse par exemple. Mais, il existe de nombreuses autres alternatives toujours plus créatives qui vont marquer l’histoire de la mode.

Cette exposition est un bijou dans le sens où la nature est expliquée, que l’on comprend le vêtement comme objet et non comme illustration d’un fait social. Ici, l’important n’est pas d’expliquer l’usage d’un corps à baleines mais de montrer comment le fanon de baleine qui prend part à sa composition est employé. L’importance aussi des teintures qui sont souvent oubliées et dont les composants ne sont pas mentionnés sur les cartels ou étiquettes. Des prêts du National History Museum de Londres ou des couturiers eux-mêmes montrent l’ambition scientifique dans cette exposition qui restait de mode. Une thématique donc qui peut sembler légère mais délivre plusieurs messages dans la manière dont elle est exploitée. La mode était, est et restera intrinsèquement liée à la nature. Aujourd’hui, le nouveau défi est de prendre conscience des conséquences que cela produit à l’instant et non des décennies plus tard.

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Vue du premier étage de l’exposition
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