Rodin méconnu, le sculpteur sur papier

L’année dernière au Grand Palais, une exposition-événement célébrait en grande pompe le centenaire d’Auguste Rodin (1840-1917). Dans l’introduction du catalogue, la directrice du musée Rodin, Catherine Chevillot, soulignait « qu’on pourrait croire que tout a été dit » sur le célébrissime sculpteur. De fait, l’exposition échouait à restituer le souffle novateur et le parfum de scandale qui émanent de l’œuvre rodinienne. Heureusement, des expositions plus confidentielles, moins clinquantes, démentent ce constat. Bousculant nos connaissances, « Rodin, Dessiner, Découper » figure parmi celles-ci.

Elle offre au visiteur une incursion dans le laboratoire intérieur du sculpteur, et met à nu les démarches et les recherches formelles que cachent sa création artistique. Le maître n’affirmait-il pas lui-même : « Mes dessins sont la clé de mon œuvre, ma sculpture n’est que du dessin sous toutes les dimensions » ?

Exposer une pratique méconnue : le découpage

Pour la première fois, la commissaire de l’exposition Sophie Biass-Fabiani, conservateur du patrimoine chargée des œuvres graphiques, des peintures et de l’art contemporain au musée Rodin, a rassemblé la quasi-intégralité des figures découpées de Rodin (quatre-vingt-dix sur une centaine existante !), demeurées jusqu’à présent dans la confidentialité et l’intimité du sculpteur : ni ce dernier, ni ses critiques d’art n’y avaient jamais fait mention, et une seule – exception faite pour les « dessins noirs » –  fut exposée de manière anecdotique.

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Deux femmes nues de profil dont l’une est agenouillée (détail), crayon graphite (trait et estompte) et aquarelle sur deux papiers découpés et collés sur papier vélin, © musée Rodin, ph. Jean de Calan

Rodin n’ayant laissé aucune indication à propos de ces « papiers découpés », Sophie Biass-Fabiani relate qu’ils lui sont parvenus volants, ni collés, ni positionnés dans un sens déterminé. Pour les besoins de l’exposition, la commissaire a tranché pour une présentation aussi « neutre » que possible (bien que toute neutralité soit relative à une époque), pour témoigner d’une démarche sans systématisation artificielle. Ces figures volantes ont donc été remontées sur des fonds blanc cassé, puis encadrées, tandis que l’orientation était déterminée par différents critères ainsi listés : le bord rectiligne du papier, la comparaison avec des dessins non découpés représentant la même position ou encore le sens de lecture des inscriptions lorsqu’elles existent.

Les premiers pas vers le découpage 

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Masque de Minos, vers 1883, crayon graphite, encore (plume et lavis), et gouache sur papier découpé collé sur papier velin, © musée Rodin, ph. Jean de Calan

En menant de minutieuses recherches, Sophie Biass-Fabiani découvre que les premiers découpages remontent aux débuts de la carrière du sculpteur. Entre 1880 et 1890, Rodin se consacre avec fièvre à la réalisation de la porte des Enfers, inspirée de Dante. Il créé pour cette œuvre plusieurs centaines de visages et de figures, qu’illustre la série des « masques » présentée dans l’exposition. Ces « dessins noirs », ainsi qualifiés par Antoine Bourdelle, représentent des figures mythologiques — Furies, démons, Minos — ou bien humaines. Rodin dessine d’abord au crayon. Avant de découper, il compose un profond contraste entre l’encre ajoutée au pinceau ou à la plume et les rehauts de gouache blanche.

Ces productions préfigurent la véritable recherche que Rodin mènera autour du découpage de ses dessins quelques années plus tard, et qui occupe la plus grande partie de l’exposition. 

Le processus de création

Avant toute chose, Rodin dessine au crayon d’après des modèles vivants. Il reprend ensuite ces esquisses, les simplifie et les stylise. Enfin, il ajoute des teintes d’aquarelle, et les découpe éventuellement au terme du procédé : la forme devait être mise au point, avant que n’intervienne le coup de ciseau. Dans l’exposition, les silhouettes découpées sont mises en regard avec les dessins qui leurs sont proches et quelques œuvres sculptées, afin de révéler la cohérence du processus de création. En révélant les différentes étapes autour d’une seule et même forme, nous en apprenons davantage sur les intentions et les recherches du sculpteur.

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Deux femmes enlacées, 1912, crayon graphite sur papier calque, ©musée Rodin, ph. Jean de Calan
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Deux femmes enlacées, crayon graphite et aquarelle sur deux papiers découpés et collés sur papier vélin, © musée Rodin, ph. Jean de Calan

Cette technique résolument novatrice lui permet de coucher sur papier ses idées plus rapidement. Les découpages, hâtifs et approximatifs, témoignent de la fougue et de l’élan vital qui l’animent. Rodin explore, et se démarque du carcan académique. Il brouille les sens ordinaires de lecture des corps, recherche des positions modernes pour les femmes qu’il dessine. Après la découpe, il déplace, superpose et assemble à sa guise ses figures, aboutissant à des dispositions audacieuses : les silhouettes, arrachées aux lois de la gravité, sont arquées, renversées, aériennes… et toujours d’une grande modernité ! De plus, cette méthode témoigne d’une volonté de détachement et d’isolation d’un fond contextualisé, et s’approche subtilement de l’abstraction.

Quelques années plus tard, on trouve dans la postérité de Rodin de nombreux échos à ce procédé, bien qu’une filiation directe ne puisse être décrétée avec certitude : les découpages cubistes de Braque et de Picasso, ceux de la dernière période d’Henri Matisse (1869-1954), ainsi que les formes découpées de Jean Arp (1886-1966) réunies sous le titre de « Constellation », en sont, parmi d’autres, le témoignage.

Comme le conclut le catalogue de l’exposition, Auguste Rodin a ouvert la voie à la position de « l’artiste comme expérimentateur, laissant des traces de son expérimentation dans l’œuvre accomplie ». Ces dessins constituent le pont qui réunit deux modes d’accès au réel :  l’espace bidimensionnel du papier et celui de la sculpture.

 

Alix Meynadier


Plus d’informations :

Exposition « Rodin, Dessiner, Découper », du 6 novembre 2018 au 24 février 2019, au Musée Rodin, 77 rue de Varenne – 75007 – Paris.

Horaires : 10h – 17h45, tous les jours sauf le lundi.

http://www.musee-rodin.fr/

 

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